GILGENKRANTZ Jean-Marie

1926-2024

` sommaire

ELOGE FUNEBRE

Il est des hommes dont l'existence discrète et lumineuse laisse une empreinte indélébile dans le cur de ceux qui ont la chance de les rencontrer. Nous rendons ici hommage à un homme humble, discret, profondément humaniste, dont l'influence bienfaisante rayonne silencieusement. Il est rare en effet de croiser sur son chemin des êtres dont la simplicité et la grandeur d'âme illuminent le monde qui les entoure.

Si "Gilgen", comme nous l'appelions tous affectueusement nous voit, il nous reprocherait certainement de sombrer dans ce qu'il exécrait le plus à savoir, penché sur sa pierre tumulaire, lui découvrir des qualités post-mortem comme cela est trop souvent le cas en pareille circonstance. Nous nous en tiendrons donc à rappeler quelques-uns des faits marquants de sa vie, qui parlent d'eux-mêmes et traduisent sa profonde humanité, car ses contributions sont méconnues de beaucoup tant sa discrétion était grande.

L'hôpital

Nancéen, ancien de "Poinca", Gilgen passe brillamment par "Maths Sup" et "Maths Spe" avant d'intégrer Médecine à la faculté de Nancy en 1947. Lauréat de la faculté, lauréat de l'Académie de Médecine, il suit la voie classique des hospitalo-universitaires : externat, internat, assistanat, enfin agrégation en 1963 dans le service du Pr Faivre.

Gilgen est, ne l'oublions surtout pas, un grand Cardiologue. Penseur de l'équipe, comme l'écrivait Bernard Dodinot dans son résumé de l'histoire de la stimulation cardiaque, il est avec François Cherrier pionnier du cathétérisme cardiaque gauche à Nancy dans les années 60 puis de la stimulation cardiaque. Ses travaux s'illustrent dans plus de 200 publications et un livre fondateur sur l'entraînement électrosystolique.

A partir de 1974, à la suite du départ d'une grande partie de la cardiologie sur le nouveau site de Brabois, il anime sur l'Hôpital Central, au sein service parti d'une USIC et de quelques lits, le développement d'une unité de rythmologie de haut niveau et de la première structure nancéenne de prise en charge "active" de l'infarctus du myocarde (angioplasties et stents en phase aigüe) dont le repos et quelques médications étaient à l'époque les seuls traitements.

Dans son service règne une atmosphère bienveillante et familiale toute particulière liée à sa personnalité tournée vers les autres. Témoin de son soutien aux plus démunis, peu se souviennent qu'il avait déjà ouvert à l'époque en soirée une consultation de médecine "officieuse" à leur intention après que la journée hospitalière traditionnelle se soit terminée.

A une époque où la lutte pour obtenir une chefferie de service était encore âpre, Il abandonne alors sa place de chef de ce service, bien avant son départ en retraite, pour s'occuper du service de réadaptation cardiaque mais surtout pour "laisser la place aux plus jeunes".

Investi (plébiscité !) à la présidence de la CME, il marque son passage en gérant avec intelligence et ouverture d'esprit des dossiers difficiles. Visionnaire, il est dès le début dans les années 80, l'initiateur et le moteur du regroupement cardiologique et du projet de l'Hôpital Cardiologique.

La Faculté

Cardiologue mais aussi enseignant hors pair et orateur exceptionnel, Gilgen est un des professeurs les plus éloquents, les plus pédagogues que nous ayons connus. J'ai souvenir, jeune étudiant, de l'attention de tous et du silence studieux de l'amphithéâtre, si souvent chahuté avec d'autres, dans lequel nous nous nourrissions de ses paroles à travers sa voix douce caractéristique. Ses cours d'une clarté limpide, nous rendaient intelligents et le tout sans aucune note bien sûr.

Beaucoup ont certainement oublié que son investissement à l'Université le conduit à fonder et présider l'Institut Lorrain de la Formation Médicale Continue en 1971, et plus tard à présider l'Association Lorraine de Cardiologie, branche de la Fédération Française de Cardiologie dont il était le vice-président national.(Il avait du reste refusé la présidence nationale qui lui était toute acquise pour se consacrer ses priorités locales)

L'homme de cur et de culture

Le parcours de Gilgen, est jalonné d'innombrables actes de bienveillance, qu'il s'agisse de mots réconfortants, d'un conseil avisé, d'un soutien matériel. Ses gestes, bien que souvent invisibles, ont véritablement transformé la vie de nombre d'entre nous : le Dr Bernard Dodinot qui lui doit son départ aux USA et son orientation initiale, le Pr Jean-Pierre Villemot auquel il a apporté un soutien indéfectible dès son arrivée à Nancy, le Pr Faiez Zannad dont il a orienté la voie vers l'HTA et l'insuffisance cardiaque, le Pr Pablo Maureira, son filleul, qui se souvient bien sûr de l'accueil donné à son père médecin arrivant du Chili, le Dr Khalife Khalifé qui lui doit son orientation sur Metz, le Pr Nicolas Sadoul, les Drs JF Bruntz, G Ethevenot..et bien d'autres dont la liste est longue pour lesquels il a été un guide.

Dans cette liste, les stagiaires du monde entier (Afrique, Brésil, Chili, Chine, Japon, Liban et nombreux autres) se rappellent son accueil chaleureux, son aide morale et matérielle. J'ai souvenir que Gilgen arrivait volontiers au service en vélo-solex, alors que sa voiture était à la disposition de l'un ou l'autre des stagiaires étrangers, pour le besoin desquels il avait également construit ,dans son jardin, un petit pavillon dans lequel il logeait et nourrissait les stagiaires de tous horizons. Dans les jours qui ont suivi l'annonce de son décès, nous avons reçu pour lui des messages écrits et vocaux de l'étranger, preuve que, presque 30 ans après son départ du monde cardiologique, il était encore dans le cur de tous.

Amoureux du Japon et actif au sein de l'association franco japonaise de Nancy dont il est le vice-président à la fin des années 1970, Gilgen était passionné par la peinture et son histoire. Si ses années de retraite lui ont laissé du temps pour exercer ses talents d'ébéniste, dans sa maison du petit village de Clerey sur Brenon, loin des bruits de la ville, elles lui ont surtout permis de distiller en Lorraine et ailleurs, des conférences admirables sur la peinture, plus spécialement l'impressionnisme, pendant lesquelles son éloquence incomparable et sa culture faisaient merveilles et cela jusqu'à sa 95ème année, deux ans avant son décès.

Gilgen possédait une intelligence du cur qui surpasse toute érudition académique et son approche de la vie force le respect. A travers ses engagements discrets mais constants, il a touché la vie de nombreuses personnes, qu'il s'agisse de promouvoir l'éducation et de simplement offrir une oreille attentive, ou, encore une fois, de soutenir les plus démunis à travers son immense investissement à Médecin du Monde. A ce sujet, une dernière anecdote éloquente : je lui avais demandé, lors de la première année de sa retraite, d'être le président d'honneur de la réunion annuelle des cardiologues de l'Est. Il avait gentiment décliné m'expliquant qu'il devait passer la journée auprès des patients de Médecins du Monde et que c'était à l'évidence une priorité.

Même s'il restait, encore une fois, discret sur sa vie privée, on ne peut terminer sans un mot amical pour sa famille à laquelle il manifestait un profond attachement : ses filles, Claire et Helene et, ses petites filles et bien sur Simone, son épouse, notre collègue brillante généticienne, qui a tellement compté et, qui formait avec lui un couple fusionnel et nécessaire.

Jean (j'ai longtemps eu du mal à l'appeler Jean et non pas monsieur mais il avait insisté), a été pour moi un maitre, un ami mais surtout un père spirituel. Il nous a enseigné que l'humilité et la discrétion sont des forces puissantes, durables et significatives. Nous célébrons ici l'essence même de l'humanisme et nous honorons une vie consacrée aux autres. Puissions-nous ici, inspirés par son exemple, cultiver en nous cette même humilité, et que son parcours soit pour nous tous source d'inspiration Que cet hommage soit aussi, le reflet de notre gratitude et de notre admiration pour un homme dont la simplicité et la grandeur d'esprit éclairent notre chemin !

Professeur E. ALIOT