Les premières étudiantes étrangères en médecine à Nancy

(1894-1914)

 

Simone Gilgenkrantz

 

 

 

Les premières étrangères dans les facultés de médecine en France

A partir des années 1870, des jeunes femmes venues de l’Est, de l’Empire russe et des Balkans, ont été accueillies dans les universités d’Europe (France, Suisse, Allemagne, Belgique, Autriche et Italie), en un temps où aucune jeune fille de ces nations n’avait encore imaginé entreprendre des études supérieures. Cent ans plus tard, de nombreux travaux ont été entrepris pour retracer l’histoire de ces étudiantes étrangères. En France, le titre même de la présentation de Pierre Moulinier « Les premières doctoresses de la Faculté de médecine de Paris (1870-1900) : des étrangères à plus d’un titre » [1] est assez éloquent et vient compléter son livre écrit en 2002 sur la population étudiante des facultés parisiennes au XIXe siècle [2]. Mais les travaux sur les premières étudiantes dans les autres villes de France sont quasiment absents.

Concernant la faculté de médecine de Nancy, on se trouve devant un paradoxe : localement le sites des professeurs est extrêmement documenté avec de textes et illustrations [8], mais il n’est fait aucune mention d’éventuelles étudiantes étrangères venues y travailler avant la première guerre mondiale ; en revanche, dans les documents d’archives à l’échelon national, Nancy est plusieurs fois cité comme ville d’accueil recommandable, avec des grandes écoles et une faculté de médecine accueillant des étrangères. Il m’a donc semblé essentiel de combler cette lacune.

 

Sur la piste des étudiantes étrangères à Nancy

 

Dans les archives de l’ancienne faculté de médecine de Paris[1], deux thèses sont dédiées aux femmes médecins :

- celle d’une polonaise, Caroline Schultze, dont la soutenance eut lieu en 1888 [3], durant laquelle un des membres du jury, Charcot, le père de l’hystérie, aurait déclaré que « les prétentions [des femmes] sont exorbitantes, car elles sont contraires à la nature même des choses, elles sont contraires à l’esthétique». Propos peu rationnels, mais très répandus à l’époque. Il faut avouer que la thèse était un peu légère (76 pages).

- Celle de Mélanie Lipinska, également polonaise, en 1900 [4] est en revanche un ouvrage considérable de plus de 600 pages. Il servira par la suite de référence aux nombreux travaux ultérieurs sur les premières femmes médecins. Ancienne externe des hôpitaux de Paris, M Lipinska a passé quatre années à élaborer cette véritable « somme ». Sa culture humaniste - sans doute banale à l’époque - laisse aujourd’hui confondu. Elle fait une œuvre d’historiographe, de l’antiquité à nos jours, et pour les femmes médecins des temps modernes, elle rend compte de la situation dans tous les pays développés.

Pour la France, M Lipinska recense le nombre des étudiantes étrangères et « nationales » à la faculté de médecine de Paris, mais aussi dans toutes les autres facultés de médecine existant alors  en France :

- A la faculté de Montpellier, la plus ancienne, ouverte aux femmes dès 1868, 15 étrangères ont obtenu leur diplôme de docteur en médecine en 1900.

- A Lyon, depuis la création de la faculté de médecine 1877, une seule étudiante, d’origine bulgare, a été admise au grade de docteur en médecine.

- A Bordeaux (faculté depuis 1894), des Françaises ayant initialement été nommées officiers de santé[2]  sont devenues docteurs en médecine, mais aucune étrangère n’a encore passé sa thèse (2 Russes sont inscrites et en cours d’étude).

- A Lille (faculté depuis 1876), 4 Russes ont obtenu leur diplôme de docteur en médecine.

- A Toulouse (faculté depuis 1891) aucune femme n’a encore passé sa thèse.

Mais, c’est Nancy qui est cité en premier dans la liste. Une raison sans doute à cela : le secrétaire de la faculté de médecine de Nancy, Fernand Lambert des Cilleuls[3] a pris la peine de fournir des renseignements très complets sur les étudiantes étrangères en cours d’études ou ayant déjà passé leur thèse, contrairement aux autres villes qui n’ont fourni que des listes ou de courtes réponses.

 

La faculté de médecine de Nancy en 1900

 

La présentation qu’en fait Mélanie Lipinska n’est pas claire et mérite quelques explications. Elle écrit :

«  La faculté de médecine de Nancy avait précédemment son siège à Strasbourg. C’est en 1892 qu’elle fut transférée à Nancy. »

Sans doute les vicissitudes de la Pologne sous le joug de l’empire russe avaient-elles laissée Mélanie indifférente aux malheurs de la France. Car sous cette phrase se trouve une malheureuse page d’histoire de France : la sanglante défaite des Français pendant la guerre de 1870, puis l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. Le traité de Francfort permettant aux Alsaciens Lorrains de conserver la nationalité française s’ils quittaient la région avant le 1 octobre 1872, c’est environ 100 000 personnes qui optèrent pour la nationalité française afin d’échapper à la germanisation, dont la quasi totalité des professeurs de la faculté de médecine de Strasbourg - alors florissante et responsable aussi de l’Ecole de Santé militaire. Après quelques errements sur le point de chute (Lyon avait la faveur des professeurs alsaciens), le « transfèrement[4]» de la faculté de Strasbourg s’effectuera à Nancy - qui n’était jusqu’alors qu’une école de médecine - en 1872 et non pas en 1892 comme l’indique Mélanie Lipinska.

Celle-ci poursuit :

« D’après les renseignements très précis qu’a bien voulu nous communiquer dans sa lettre du 13 janvier 1900, M des Cilleuls, le très obligeant secrétaire de la faculté de Médecine à l’Université de Nancy, c’est seulement à partir de 1894-1895 que la faculté a eu des étudiantes.

Voici par trimestre le nombre de celles-ci :

1894-1895 1er trimestre : une Russe, 2e trimestre : 2 Russes, 6 Bulgares, 2 Turques (Macédoniennes) ; 3ème trimestre (idem) total : 10

… (suit le détail par trimestre des années suivantes jusqu’en 1900).

Plusieurs Russes de la Faculté de Nancy sont allées à la Faculté de Saint-Pétersbourg (celle des femmes).

Il n’y a jamais eu de Française étudiant la médecine à Nancy. »

 

1894 : les premières étudiantes en médecine

 

Dans la lettre de F Lambert des Cilleuls, sont mentionnés les noms des étudiantes, les titre et date des soutenances de thèse, ainsi que les projets de fiançailles, de mariage, et de retour au pays. Il est évident qu’il connait bien ces jeunes filles. Il termine sa lettre par cette considération aussi romantique qu’inattendue :

« Les études médicales n’empêchent pas les sentiments. »

Ces thèses, on les retrouve, bien conservées et accessibles à la bibliothèque de la faculté de médecine de Nancy. Entre 1894 (date des premières venues) et 1914, 27 personnes de sexe féminin ont soutenu leur thèse : 13 d’entre elles sont Bulgares (ou provenant de l’Empire ottoman) et que les autres sont originaires de l’Empire russe. On note d’emblée que la proportion de Bulgares est beaucoup plus élevée qu’à Paris : pour la même période, on trouve seulement 1, 38% de Bulgares dans la population des étudiantes en médecine étrangères [4] alors qu’elle est presque de 50% à Nancy.  Il convient donc d’analyser séparément le groupe des jeunes filles bulgares des autres étrangères venues étudier la médecine en Lorraine

 

La filière bulgare

 

1) profil des étudiantes bulgares 

Les étudiantes bulgares venues à Nancy sont jeunes : 19 à 23 ans quand elles arrivent, juste après leurs études secondaires. Elles parlent le français et s’adaptent sans difficulté puisqu’aussitôt après leurs cinq années d’études, elles passent leur thèse. Celles ci sont d’un très bon niveau. Dans leurs dédicaces, plusieurs remercient chaleureusement Monsieur des Cilleuls pour son accueil et son aide. Parfois, elles précisent dans leur introduction qu’elles vont repartir dans leur pays. Elles sont toutes de confession orthodoxe. 

La première thèse féminine à Nancy, fut celle de Maria Daïreva, soutenue le 31 mai 1899. Inspirée par le Professeur Paul Vuillemin, titulaire de la chaire d’histoire naturelle et mycologue, elle est intitulée : Recherche sur le champignon du muguet et son pouvoir pathogène. Ce biologiste a dû s’intéresser de près à son travail et, contrairement à Charcot, il se félicite de cette « première » qu’il accueille très favorablement : « Vous avez réalisé sous nos yeux une expérience nouvelle que nous n’aurions peut-être pas osé tenter sur nos propres filles. Vous avez démontré que, par son travail et son énergie, la femme peut conquérir des droits nouveaux sans perdre aucune des qualités qui font l’honneur de son sexe. » [5].

Suivent celles de :

- Nevyana Azmanova :

«  Traitement pulmonaire de la tuberculose par le cinamate de soude, étude critique et expérimentale »

- Zaharina Dimitrova, née à Resna dans le Monténégro, encore sous domination ottomane :

« Recherche sur la structure de la glande pinéale chez quelques mammifères ».

 

Comment ces jeunes Bulgares ont-elles vécu ce séjour de cinq années à Nancy ?

La seule mention de leur passage eut lieu à l’occasion du 26e Congrès International de l’Histoire de la médecine, (sur le thème de la médecine bulgare et de ses relations avec les autres pays du monde[5]) où une publication très documentée fut présentée sur les étudiants et étudiantes bulgares à la faculté de médecine de Nancy à la fin du XIXe et au début du XXe siècle [12].

Il reste encore une autre trace de leur passage, ce sont les précieuses photographies des première et deuxième années de médecine en 1894 et 1895 [8]. Les étudiantes étrangères se sont regroupées à l’extrême droite. Bulgares et Russes sont mélangées sur cette photo centenaire anonyme. Pourtant, grâce à l’historienne Georgeta Nazarska, deux d’entre elles ont pu être identifiées : Nevyana Azmanova et Zaharina Dimitrova. (Figure n°1)

 

 

 

Figure n°1 : détail de la photographie des 1re et 2ème année de médecine (1894)

(Zaharina Dimitrova est la 1ère à gauche et Nevyana Azmanova, la dernière de la rangée des filles.)  

 

2)  Les raisons du choix de l’exil et du choix de Nancy

Durant la domination de l’Empire ottoman, la formation universitaire se faisait essentiellement à Constantinople et à Bucarest. En 1878, naît la Bulgarie indépendante (deux provinces, la Roumélie et la Macédoine restent sous contrôle ottoman). En 1879, à Veliko Tarvono, l’Assemblée nationale bulgare se dote d’une constitution assez avancée pour l’époque, où l’idée d’une éducation supérieure pour les femmes est acceptée sans réserve. Mais dans ce jeune état, tout est à faire. la France, et Nancy en particulier, coopère : les Ponts et Chaussées français envoient des spécialistes et forment des ingénieurs [6], de même que l’Institut électrotechnique de Nancy [7]. La future élite doit se former à l’étranger et l’état bulgare offre des bourses : le nombre total d’étudiants bulgares formés dans les universités étrangères (en France, Suisse et Allemagne) entre 1879 et 1915 s’élève à 1148 [16]. Maria Daïreva et Nevyana Azmanova, nées toutes deux à Stara Zagora, ont reçu des bourses du gouvernement. Zaharina Dimitrova, née à Resna a, quant à elle, bénéficié d’une bourse de l’évêché de l’église orthodoxe bulgare (G Nazarska, comm personnelle).

Le choix de Nancy pour les jeunes filles venant de terminer leurs études secondaires fut délibérément choisi de préférence à Paris, perçue comme « une ville de perdition » [9].

Lors de la première guerre mondiale, la Bulgarie se range du côté des Allemands. C’est pourquoi à partir de 1914, la venue des Bulgares se tarit et Mr des Cilleuls renvoie sa médaille par voie diplomatique, accompagnée d’une lettre déplorant cette alliance de la Bulgarie « avec des puissances ennemies et barbares »..

 

 

3) Les premières femmes médecins bulgares : un pari réussi

Que sont devenues ces étudiantes qui semblent avoir laissé à Nancy un excellent souvenir à leurs professeurs ? L’historienne bulgare, Georgetta Nazarska, qui a particulièrement étudié le rôle des femmes universitaires [9-12], a fait une étude exhaustive de ces premières femmes médecins. Elle a montré le rôle considérable qu‘elles ont joué dans la modernisation de la société bulgare, pour la promotion de l’hygiène, la prévention des maladies infectieuses et la mise en place d’établissements de soins, en particulier en pédiatrie et en gynéco obstétrique ainsi qu’en oncologie.

 Elle a bien voulu nous confier leur biographie, exemplaire, que nous mentionnons ici :

 

 

-                     Maria Dayrova-Hadzhiangelova (1876-1943)

 

 

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                Maria Dayrova-Hadzhiangelova vers 1925

 

 

Maria Dayrova-Hadzhiangelova est retournée en Bulgarie dès l’obtention de sa thèse. Elle s’est par la suite spécialisée en pédiatrie à Paris (1911) puis en hygiène et en médecine interne à Berlin (1920). A partir de 1918, elle travaille comme assistante professeure en histologie et embryologie à l’université de Sofia. En 1920 elle est nommée inspectrice en chef au ministère de l’Education. Elle devient membre de l’association d’anatomie pathologie (une des plus prestigieuses sociétés scientifiques bulgares). Pour sa conduite pendant la guerre, où elle a pris en charge les soins médicaux des orphelinats et des camps de prisonniers, elle est décorée de l’ordre de la Croix Rouge. Mue par un féminisme éclairé, elle fit longtemps partie du bureau de l’Union des Femmes bulgares et publia dans leur journal, La Voix des Femmes. Après sa retraite, elle continua à enseigner dans les écoles professionnelles et publia un livre d’hygiène en 1937. Mariée à un juriste, elle devint veuve en 1906, avec deux enfants.

 

 

-                    

-                       N Azmanova-Hancheva vers 1930.

 

-                   Nevyana Azmanova-Hancheva (1875-1955)

-                   Dès son retour en 1899, après ses années d’internat à l’hôpital de Lovech, elle s’installe dans sa ville natale où elle ouvre un service d’obstétrique et de pédiatrie privé en 1910. Mais elle a aussi de nombreuses activités publiques. Dès 1901, elle s’implique dans le mouvement féministe, et pendant de longues années elle fut la présidente des branches locales de l’Union des Femmes de Bulgarie à Lovech et à Stara Zagora et fonde la Probuda Society (association féminine d’éducation, de culture et de charité). Au moment de la guerre des Balkans (1912) elle travaille comme médecin de santé publique et lutte contre les premières épidémies qui surgissent à cette époque. Elle dirige les activités de la Croix Rouge à Stara Zagora, puis, à partir de 1933, ceux de l’organisme municipal fournissant des soins médicaux au plus démunis , entre autres dans l’orphelinat du bon samaritain, fondé en 1900 Stara Zagora. Elle fondera avec une autre femme médecin ayant aussi fait ses études à Nancy, Saba Assenova-Kostova (1875-1958) la société des samaritains en 1912. En 1935, elle crée un comité d’aide aux mères et enfants démunis. Cette intense activité ne l’a pas empêché d’avoir une vie de famille puisque - comme l’avait signalé F des Cilleuls - elle avait épousé un jeune médecine bulgare (Simeon Hanchev) qui avait lui aussi fait ses études à Nancy ; ils ont eu trois enfants.

 

-    Zaharina Dimitrova (1873-1940)

 

-     

-    Zaharina Dimitrova vers 1900

-    Zaharina Dimitrova est née à Resen en Macédoine Après avoir fait ses études secondaires à l’école supérieure de filles  de Thessalonique. Grâce à une bourse de l’archevêché orthodoxe bulgare, elle fait ses études de médecine à Nancy et passe une thèse sur la glande pinéale qui fera référence et sera souvent citée (en franglais moderne elle a eu un excellent impact factor). Les autorités ottomanes interdisant aux femmes d’exercer la médecine, elle eut un poste à Plodiv, puis à l’hôpital de Sliven. Par la suite, mariée à un pharmacien militaire Panayot Dimitrov, elle a continué à exercer. Devenue présidente de l’Enlightment Society des femmes et du Réveil Macédonien, elle a financé de ses deniers l’hôpital de Pazarjik, aidé les familles de refugiés et pris en charge l’éducation des orphelins, avec organisation de colonies de vacances d’été

 

Il est probable qu’elles auraient pu prétendre à des fonctions plus élevées si elles n’avaient pas été des femmes, mais le « plafond de verre », comme partout ailleurs, existe aussi en Bulgarie

 

Les étudiantes venues de l’empire des Tsars

 

Les autres étudiantes étrangères venues à Nancy de 1894 à 1914 proviennent de l’Empire russe : 10 russes, 3 Ukrainiennes, 1 Bélarusse, et 1 Polonaise. On compte aussi une Serbe (le nombre des Serbes augmentera fortement après la première guerre mondiale). Leur profil est analogue à celui des migrantes « russes » à Paris [1]. Plus âgées que leurs camarades bulgares, elles se sont exilées d’abord en raison de la fermeture de la faculté de médecine pour femmes de Saint Petersbourg.

Les lettres trouvées dans les archives de l’Association des étudiants russes de Paris fourmillent d’indications sur ces migrantes [13]. La ville de Nancy y est bien perçue : « Les relations entre enseignants et étudiants y sont cordiales ».

Les pères cherchent une université étrangère pour leurs filles : «  Quelle université en France, en Suisse ou en Belgique qui accepte des jeunes filles qui viennent de sortir des établissements secondaires féminins et qui souhaitent entrer à l’université de médecine pour ensuite obtenir un diplôme équivalent en Russie ? »

La proportion d’étudiantes juives est élevée en raison du numerus clausus (1887) et des pogroms sévissant dans l’Empire russe durant cette période [14]. Les lettres parvenues à l’Association des étudiants russes de Paris en témoignent « J’ai le niveau de fin d’études d’un lycée classique, mais je n’ai pas le diplôme équivalent à cause des persécutions dont sont victimes les personnes de confession juive. Je m’adresse à vous pour savoir si je peux obtenir le droit de m’inscrire à l’université de médecine

Il est donc probable - et certains patronymes le font supposer - que parmi les étudiantes de l’empire russe, certaines étaient juives. Dans les documents nécessaires pour l’inscription en Russie figurait le certificat de baptême. On le retrouve parfois dans leur dossier d’inscription aux archives départementales de Nancy, tel celui de Nadiejda Niskoubina (figue n°2) attesté par le consistoire ecclésiastique de Kharkov qui apparaît ici comme une sorte de clin d’œil à la loi sur la séparation de l’église et de l‘état votée en France précisément durant cette période.

 

 

 

Figure n°2 : acte de baptême d’une étudiante ukrainienne.

 

Il est probable aussi que, durant ces temps troublés de l’empire tsariste, certaines étudiantes faisaient partie de la jeunesse révolutionnaire. Ceci est attesté au moins pour l’une d’entre elles, par les chaleureux remerciements et marques d’amitié en dédicace à mesdames Keller et Chalon. Or, la femme de Charles Keller, Mathilde Roederer, partageait les idées socialistes de son mari[6] et avait adhéré à la Fédération jurassienne (fondée par Bakounine) pendant leur exil en Suisse, après la Commune de Paris. Quant à madame Chalon, elle était la plus jeune des filles du pasteur Grimm, très liée à la femme du célèbre verrier Emile Gallé, qui était sa sœur [16]. Tous avaient pris nettement position en faveur de Dreyfus au moment de l’Affaire et avaient condamné les manifestations antisémites, en particulier celles des étudiants en médecine survenues  en janvier 1898, après la création d’un comité antisémite à Nancy [17]. A Paris, les rapports de police mentionnent présence d’étudiantes « nihilistes » et de nombreuses organisations politiques d’où les étudiantes ne sont pas absentes [18], mais à Nancy, une compilation soigneuse des documents de la police (1905-1914) ne révèle pas de faits marquants [19].

 

Conclusions

 

La « filière bulgare » des étudiantes en médecine à Nancy à partir de 1894 constitue un évènement singulier dans l’histoire des migrations féminines. Ces jeunes boursières ont amplement répondu par leur dévouement à la confiance que le nouvel état bulgare avait mis en elles. Quant aux étudiantes venues de l’Empire Russe, elles ont bénéficié de travaux très documentés à paris. Mais en Lorraine, malgré les recherches, on ignore comment elles furent accueillies et ce qu’elles sont devenues.

 

Remerciements

Un grand merci à l’historienne bulgare Georgetta Nazarska qui a identifié sur les photos les étudiantes (par la suite devenues des médecins célèbres) et qui a bien voulu mettre à ma disposition leurs biographies.

Références

1.      Moulinier P. « Les premières doctoresses à la faculté de médecine de Paris (1870-1900) des étrangères à plus d’un titre » Communication au colloque « Histoire/ genre/migration »Paris.ENS, http://barthes.ens.fr/clio/dos/genre/com/moulinierprem.pdf

2.      Moulinier P. La naissance de l’étudiant moderne (XIXe siècle), Paris Belin 2002.

3.     Schultze C. La femme médecin au XIXe siècle. Thèse Méd Paris, 1888, 76p.

4.      Lipinska M. Histoire des femmes médecins. Thèse Méd Paris, 1900, 602p.

5.      Percebois G. Le docteur Jean Paul Vuillemin (1861-1932). Bull Acad  Soc lorraines  Sciences 1973 ; 12 : 197-220.

6.      Percebois G. Les Bulgares et la faculté de médecine de Nancy à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Actes 26° Congrès internat Hist med (Plovdiv) 1978 ; 2 : 179-82.

7.      Kostov A. Les étudiants roumains, serbes et bulgares à l’école des Ponts et Chaussées (Paris) pendant la seconde moitié du 19e et au début du 20e siècle : origine sociale, formation réalisation professionnelles in : Etudes balkaniques (Sofia) 2004 ; 2 : 72-87.

8.      Kostov A. Les étudiants originaire des Etas balkaniques à l’Institut électrotechnique de Nancy (1900-1940) in : Grelon A, Birck Fr édit (un siècle de formation des ingénieurs électriciens : ancrage local et dynamique européenne l’exemple de Nancy. Paris édit de MSH, 2006, 319-34.

9.      Nazarska G. Universitetskoto obrazovanie I balgarskite zheni 1879-1944 (The University Education and Bulgarian Women 1879-1944), Sofia, IMIR edit, 2003.

10. Nazarska G. The academic migrations of bulgarian women scientists (end of 19th century – second world war) in colloque Histoire/Genre/Migration, Paris, mars 2006.

11. Nazarska G. Bulgarian Women Medical Doctors in the Social Modernization of the Bulgarian Nation State (1878-1944). Historical Social Research, 2008 ; 33 : 232-46.

12. Nazarska G. The Balkan Medical Education and Bulgarian Physicians : Transfer of knowledge, 1840s‐1920s. Health and Society: Private and Public Medical Traditions in Greece and the Balkans (1453-1920) Athènes 8-10 décembre 2010. (http://pulse-project.org/node/299)

13. Czerny B. L’association des Etudiants russes de Paris. Communication au colloque « Histoire/ genre/migration » Paris ENS in : http://barthes.ens.fr/clio/dos/genre/resumpan1a3.html

14. Weill C. Etudiants russes en Allemagne -1900-1914. Quand la Russie frappait aux portes de l'Europe.  1996, édit L’Harmattan, coll. chemins de la mémoire. 271p.

15. F. Birck, Une Université populaire à Nancy au début du siècle. Les Cahiers lorrains 1988 : 31-37.

16. Le Tacon F. Emile Gallé maître de l’Art nouveau. 2004, La Nuée bleue, Strasbourg, 300p.

17. Job F. Les Juifs de Nancy. Presses univ de Nancy, 1991, 172p.

18. Gouzevitch I, Gouzevitch D. Etudiants, savants et ingénieurs juifs originaires de l’Empire russe en France. Archives juives n°35/1, 1er sem. 2002 : 120-8.

19. Jewsbury GF. Russian Students in Nancy, France, 1905-1914. A Case Study. Jahrbücher für Geschichte Osteuropas 1975 ; 23 : 225-8.

 

 

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[1]  Accessibles par la bibliothèque numérique medic@.

[2] Les premiers officiers de santé ont été créés sous le Consulat pour pallier les déserts médicaux de l’époque. Puis à partir de 1803 jusqu'à leur suppression en 1892, un nouveau statut avec concours fut ouvert dans chaque département : ces officiers de santé ne pouvaient exercer que dans le département où ils avaient été reçus.

[3] Dont une courte biographie se trouve sur le site.

[4] Le transfèrement  est un terme utilisé habituellement pour le déplacement de prisonniers d’un lieu à un autre : voir sur le site l’article de G Grignon intitulé : « Le transfert de la faculté de médecine de Strasbourg à Nancy en 1872 ».

[5] Les actes de ce 26ème congrès sont actuellement introuvables en France

[6] Fondateur de l’université populaire et de la maison du peule à Nancy [15].