MONTAUT Jacques

1929-1985

` sommaire

Autres photos : cliquez ici

ELOGE FUNEBRE

Il y a un peu plus d'un mois, disparaissait Jacques MONTAUT, à la suite de ce qu'il est convenu d'appeler une cruelle maladie, maladie combien cruelle et foudroyante ; elle aura, en tout, duré un peu plus de six mois ; à peine apprenait-on sa maladie, que déjà il était à l'agonie. « La mort est un scandale, et personne ne peut fournir une explication cohérente de ce scandale ». J'ai entendu ces mots de la bouche d'un ecclésiastique de haut rang qui prononçait une homélie lors de l'enterrement d'un de mes amis, deux jours après celui de Jacques MONTAUT. Il est vrai que devant l'injustice de cette disparition, nous avons tous éprouvé un sentiment de révolte et les circonstances en sont encore trop proches pour que l'on ne puisse les évoquer sans émotion. C'est ce que je vais pourtant devoir faire devant vous avec infiniment de tristesse. Si les circonstances avaient suivi leur cours normal, c'est Jacques MONTAUT qui aurait dû venir ici, un jour, pas forcément aujourd'hui, pour vous parler de moi. Par une ironie du sort, c'est le vieil homme qui doit prononcer devant vous l'éloge de son jeune collaborateur. La disparition de MONTAUT endeuille notre communauté hospitalo-universitaire. Elle endeuille également toute la Neurochirurgie Française et je ne peux m'empêcher d'avoir, en ce moment, une pensée pour Georges SZIKLA décédé dans la même année, pour Jacques ROUGERIE décédé quelques semaines avant lui, et pour Jean-Pierre DECHAUME décédé le même jour, à quelques heures d'intervalle.

La famille de Jacques MONTAUT était originaire du Sud-Ouest. Il y a dans les Landes, près de Saint-Sever, une petite bourgade qui s'appelle MONTAUT ; peut-être est-ce là le berceau de sa famille ? Ce sont des hasards de carrière qui l'ont amené dans notre région. Son père était polytechnicien, Ingénieur des Mines, en poste au Mines de la Sarre. Jacques MONTAUT naîtra à Hombourg. Après le plébiscite de 1935 qui rattache la Sarre à l'Allemagne, la famille émigre en Bretagne et c'est à Rennes qu'il fera ses études secondaires. En 1945, après la victoire de nos armes, Monsieur MONTAUT est à nouveau en poste à la Direction des Mines de la Sarre. Jacques MONTAUT fera ses études de Médecine à Nancy.

De son cursus, vous savez tout ; il a été exemplaire. J'ai fait sa connaissance en 1953. Il était externe à la Clinique Chirurgicale B dont mon Maître René ROUSSEAUX venait de prendre la direction. Quelques années plus tard, j'ai fait partie du jury qui le nomma à l'Internat, et puis nous ne nous sommes pratiquement plus quittés. Sa remarquable thèse sur les neurinomes du trijumeau a été le premier jalon de sa carrière de Neurochirurgien. Puis il a été mon Chef de Clinique, le premier, inaugurant ces fonctions nouvelles de Chef de Clinique-Assistant des Hôpitaux, bi-appartenants mis en place avec l'entrée en vigueur de la réforme Debré. A l'issue de ses sept ans de clinicat, j'ai eu la chance de faire partie du jury qui l'a nommé à l'Agrégation sur une place créée à son intention.

De toutes ces années que nous avons passées côte à côte, je garde un souvenir précis, uniforme et lumineux. Jamais le moindre nuage n'est venu obscurcir notre amitié ni la confiance que nous avions l'un en l'autre. Je peux dire que Jacques MONTAUT a été un élève, un assistant et un collaborateur exemplaire. Il a participé activement, au premier rang, au développement de la Neurochirurgie nancéienne, d'abord à l'Hôpital Central, ensuite à Saint-Julien. Je peux dire que, si nous avons quelques raisons d'être fiers de ce que nous appelons le département de Neurochirurgie de Saint-Julien, le travail qu'y a fait MONTAUT et sa réussite personnelle y sont pour beaucoup.

Jacques MONTAUT n'était que de six ans mon cadet. Il n'était pas raisonnable qu'il restât à mes côtés à attendre une succession tardive. Il s'était affirmé dans le domaine de la Neurochirurgie Pédiatrique. Il avait acquis une expérience et une maturité qui le désignaient tout naturellement pour prendre la direction d'un service. L'ouverture de Brabois nous offrait sur place, à Saint-Julien, des possibilités d'expansion. Nous avons profité des circonstances de ce grand dérangement pour proposer et obtenir la création d'un deuxième service de Neurochirurgie, issu du premier par scissiparité et qui devrait, entre autres vocations, s'orienter vers la Neurochirurgie Pédiatrique. C'est ainsi qu'est né le service de Neurochirurgie B dont MONTAUT devint le patron et où il put donner la pleine mesure de son talent. Quelques années plus tard, à la retraite du Doyen BEAU, il devenait Professeur Titulaire de la Clinique de Neurochirurgie Infantile après un vote unanime de votre assemblée ; cette unanimité assez exceptionnelle dans cette enceinte me paraît assez significative de l'estime dans laquelle vous le teniez.

MONTAUT avait d'ailleurs l'estime de tous ses collègues. Il a beaucoup publié au cours de sa trop brève carrière. Ses pôles d'intérêts étaient multiples, il a abordé beaucoup de sujets de Neurochirurgie générale, de la Neuro-traumatologie à la Chirurgie des nerfs périphériques, mais l'essentiel de son oeuvre est consacré à la Neurochirurgie Pédiatrique ; je ne veux citer que ses travaux sur les malformations congénitales du nouveau-né, sur les tumeurs de l'enfant et surtout le remarquable rapport publié en 1977 en collaboration avec Michel STRICKER sur les crâniosténoses et les dysmorphies crâniofaciales, rapport original autant qu'exhaustif, fourmillant d'idées nouvelles et de connotations personnelles, rapport qui restera longtemps une bible pour les chirurgiens d'enfants.

En dépit de sa notoriété et de ses activités débordantes, MONTAUT était un homme discret et réservé. Il n'aimait pas parler pour ne rien dire, ce qui donnait du poids à ses interventions qui étaient toujours pertinentes et écoutées. La communauté neurochirurgicale est assez restreinte, nous formons une grande famille, nous nous connaissons tous. Je peux dire que MONTAUT n'avait pas d'ennemis. Il avait, par contre, beaucoup de vrais amis, et que ce soit à la Société Française de Neurochirurgie - dont il a été l'un des dirigeants - à la Société de Langue Française, au G.A.M. ou au groupement des Neurochirurgiens pédiatriques dont il avait été l'un des Fondateurs, tout le monde l'estimait et le respectait.

A Nancy, vous avez surtout connu l'homme de terrain, l'animateur du service de Neurochirurgie B qui, sous sa direction, devait connaître une éclatante réussite. Ce service devint très vite son domaine réservé et son centre de gravité. Il représentait son univers, c'était en quelque sorte un territoire dont il marquait jalousement les limites. On peut dire qu'il y a consacré le meilleur de lui-même, y sacrifiant ses loisirs, ses hobbies, et même peut-être une partie de sa vie de famille. Madame MONTAUT me disait encore, il y a quelques jours, combien, souvent, il lui était arrivé de souffrir en silence de cet engagement exclusif.

Il est vrai que Jacques MONTAUT était un travailleur acharné, infatigable. On peut méditer sur la finalité de cette ardeur et de cette énergie qu'il déployait au service des malades. Etait-il ambitieux ? Je n'en sais rien, cela dépend de la signification que l'on attribue au mot ambition. En rédigeant cet obitaiary je m'aperçois combien il est difficile de cerner un homme que l'on croît bien connaître pour l'avoir côtoyé pendant plus de trente ans. Sa personnalité est d'une telle complexité et d'une telle richesse qu'elle impose, à chaque trait, une nuance plus exacte et une correction. Ce n'était certainement pas un arriviste et il était beaucoup trop intelligent pour être vaniteux. Il était assez indifférent aux honneurs et se gaussait volontiers des personnages chamarrés. Seule lui importait sa démarche vers l'efficacité au service de ses malades. Il lui arrivait, certes, de vouloir être le meilleur et de vouloir le prouver ; c'est une ambition légitime ; qui d'entre nous, un jour ou l'autre, n'a cédé à ce vertige. Cet état d'âme s'exprimait chez lui par une sorte d'obsession de perfectionnisme qui entretenait ses motivations et sa pugnacité.

S'il avait une quelconque ambition, elle était exempte de toute mesquinerie, faite essentiellement du désir de s'affirmer, de la volonté de bien faire et d'être à la hauteur de ses responsabilités, ce à quoi il réussissait admirablement. C'était un Neurochirurgien complet, dans toute l'acception du terme, clinicien avisé et attentif, prudent dans ses indications et remarquable opérateur. Il lui arrivait de me dire avec une sorte de naïveté un peu fanfaronne qu'il avait été le meilleur aide que j'ai jamais eu, cela est probablement vrai. On admet généralement que les qualités qui font un bon aide, passif et non jaloux, ne sont pas forcément celles qui font un bon opérateur. Et pourtant, Jacques MONTAUT réussissait ce paradoxe. C'était un opérateur très brillant ce qui, vous me le concéderez, est tout de même l'essentiel pour un chirurgien. Il était adroit, précis, soigneux, méticuleux, consciencieux et acharné. Aucun aspect de la Neurochirurgie ne lui était étranger, ses résultats étaient excellents, et l'éclatante vitalité et le franc succès de son service vinrent très vite couronner ses efforts.

En a-t-il éprouvé quelque satisfaction ? Je n'en suis pas sûr. MONTAUT avait une personnalité tout en contraste. Malgré sa pugnacité et son ardeur, il avait un fond d'anxiété qui le portait au pessimisme. On avait souvent l'impression qu'il était soucieux, inquiet et mécontent. Il exhibait volontiers un visage allongé, les traits tendus en un rictus un peu triste. Il est vrai qu'il paraissait souvent d'humeur chagrine et mélancolique. Il souriait rarement, mais quand il souriait, son visage s'illuminait et ses yeux brillaient d'une lueur malicieuse avec une douceur quasi enfantine reflétant une autre face de sa personnalité qui était toute de tendresse, de naïveté et d'innocence. C'est en cela sans doute qu'il était si proche des enfants, qu'il les comprenait si bien et qu'il savait s'en faire comprendre.

Opérer un enfant est une chose redoutable. L'adulte, en effet, est, dans une certaine mesure, maître de son destin, l'enfant, lui, est sans défense, livré sans restriction à la décision de l'opérateur. MONTAUT était pleinement conscient de ce surcroît de responsabilité et d'obligation. Il prenait le temps de recevoir les parents, de leur expliquer les solutions qu'il proposait. Il savait partager leurs soucis, les écouter, les encourager, les rassurer, leur montrer de la compassion. Innombrables sont les témoignages que Madame MONTAUT a reçus depuis sa disparition, témoignages de malades, de familles de malades, témoignages de parents qui, tous, insistent sur sa gentillesse et sur sa disponibilité.

Je m'aperçois que je suis en train de brosser, devant vous, un portrait qui risque de vous donner une idée incomplète de la personnalité de Jacques MONTAUT. Je vous décris un personnage studieux et travailleur acharné, exigeant, en quête d'absolu, et pourtant généreux, sensible et compatissant à tous les malheurs, doué de qualités exceptionnelles dont il ne pouvait pas ne pas être conscient, ce qui ne l'empêchait pas d'être envahi par le doute et de s'abandonner au pessimisme. Certes, Jacques MONTAUT était tout cela mais ce serait le méconnaître que de croire qu'il n'était que cela. C'était également un homme qui aimait la vie et qui la dévorait à belles dents. Il était très observateur, doué d'un esprit caustique que ses familiers avaient appris à connaître, voire à redouter, car son humour pouvait être féroce et dévastateur. Après l'effort, il savait se détendre et, à plusieurs reprises, je l'ai vu, loin de ses préoccupations habituelles, totalement décontracté, aimable, souriant et heureux de vivre.

Vivre ! Hélas, la mort fait partie de la vie au même titre que la naissance. « La marche est faite du pied qui se lève et du pied qui se repose », a dit le poète hindou. Si l'on croit avec Saint-Exupéry que « ce qui donne un sens à la vie, donne un sens à la mort », les derniers mois de la vie de Jacques MONTAUT s'éclairent d'une lueur singulière. Le 5 octobre dernier, les Médecins qui le soignaient étaient fixés sur l'inéluctable pronostic. Fallait-il le lui dire ? Devait-on lui mentir ? Eternel dilemme du médecin face à sa propre maladie. A-t-il suffisamment de lucidité pour faire son propre diagnostic ? Le désire-t-il vraiment ou bien inconsciemment saisit-il tous les prétextes pour occulter la vérité. Rien ne peut permettre de prévoir comment un homme se comportera dans de telles circonstances. Depuis que j'ai lu le Dialogue des Carmélites, je suis hanté par l'image de la fragile Blanche de la Force qui monte à l'échafaud en chantant le veni creator et par celle de la Supérieure des Carmélites préparée par toute une vie de contemplation, bardée de certitudes et qui, face à la mort, hurle son désespoir et se déclare prête à tous les renoncements. Certes, il s'agit là d'une fiction romanesque, mais elle illustre une vérité quotidienne que nous connaissons bien : rien dans le comportement d'un homme bien portant ne peut laisser augurer de son attitude face à l'annonce de sa mort prochaine.

Nous avons jugé plus charitable de ne rien dire à Jacques MONTAUT. Il a accepté nos explications avec une bonne grâce suspecte et, après une courte convalescence, il s'est remis au travail, comme si de rien n'était, avec beaucoup de courage et de volonté. Il a repris la direction de son service. Il s'est même remis à opérer. Pendant deux mois, nous ne saurons jamais ce qu'il pensait réellement. Il était très secret, très réservé, comme l'a très bien dit l'aîné de ses fils, le jour de ses obsèques, c'était chez lui une question de pudeur. Sa discrétion naturelle le retenait sur la voie des confidences. Désirait-il qu'on le laissât en paix ? Cela est très possible. A-t-il vraiment accepté nos pieux mensonges ? J'ai quelques raisons d'en douter. D'ailleurs, il me paraît impensable que l'on aît réussi, pendant longtemps, à tromper un homme de sa qualité. Ce dont nous sommes certains, c'est que début décembre, il a été mis au courant de son état. A-t-il chancelé sous cette effroyable révélation ? Je ne le crois pas. Son comportement n'a pas varié. Jamais il ne s'est départi de cette dignité aristocratique qui était la sienne depuis le début de la maladie. Jamais une plainte malgré la souffrance qui le taraudait à chaque instant, pas un mot de révolte. Il était souriant, comme apaisé. Il a voulu que rien ne changea autour de lui, il voulait surtout que personne ne fasse allusion à son état. Lui seul se permettait, de temps à autre, une pointe d'humour qui nous serrait le coeur.

Au cours de ces quelques semaines où il a mené son dernier combat, il nous a donné une ultime leçon de courage, de grandeur et de dignité. En vérité, il aura eu une fin digne de celle de ces rois capétiens qui, sentant la mort venir, pardonnaient à leurs ennemis, demandaient pardon à leur entourage des torts que, sans le vouloir, ils avaient pu leur causer, revêtaient la robe de bure et s'allongeaient sur une couchette de paille pour attendre la mort comme une libération. Je ne sais pas si Jacques MONTAUT était croyant, je ne sais pas s'il était soutenu par l'espérance, je ne sais pas s'il avait des certitudes métaphysiques ou simplement l'angoisse du néant, mais ce que je veux croire et ce que je crois pouvoir affirmer, c'est qu'un homme qui a eu cette sérénité devant la mort n'a pas pu mourir désespéré.

Mesdames, Messieurs, en mémoire de notre Ami Jacques MONTAUT, je vous invite à vous unir en cette forme de prière et de recueillement qu'est la minute de silence.

Professeur J. LEPOIRE