ROUSSEAUX René

1902-1955

` sommaire

Autres photos : cliquez ici

ELOGE FUNEBRE

Il estimait si peu l'outrance factice des discours d'apparat que je ne saurais ici évoquer son image autrement qu'en termes d'absolue simplicité, les seuls d'ailleurs que tolérerait notre ancienne amitié. Il y a plus de trente ans que cette amitié était née, à l'âge de la vie où tout est beau, durable et fort, où tout ce qui marque une âme le fait assez profondément pour que les hasards et les vicissitudes n'y puissent plus rien changer. Nous travaillions alors ensemble à la préparation des concours ; tous les jours nous réunissaient pour les échanges de plans, d'idées, de projets, en des conversations parfois interminables et nocturnes. Période de la vie exaltante! Où la joie de connaître paraît sans limite, où l'intelligence semble ne devoir jamais être rassasiée. Bien heureux ceux qui l'ont vécue pleinement ; ils en ressentiront toujours plus ou moins l'ardeur et son souvenir, bien que mélancolique, viendra les enchanter jusque dans les brumes qui précèdent la mort.

Plus encore que la science livresque, notre identique initiation à la dure vie de chirurgien nous rapprochait. Tous deux Chefs de Clinique, nous goûtions l'âpre joie de l'action, avec ses déceptions et ses triomphes ; les responsabilités nouvelles nous grandissaient à nos yeux, mais nous impressionnaient fort. Nous allions à pied à l'Hôpital pour les urgences nocturnes et ces promenades solitaires dans la nuit étaient pour nous l'occasion des mêmes méditations salutaires. Nous entrions alors dans ce monde de peines, de souffrances et d'angoisses, où nous allions oeuvrer toute notre vie et que nous abordions certes avec le sérieux et l'appréhension désirables, mais aussi avec la joie exaltante que donnent les premières réussites. Ces années décisives, nous les avions vécues avec trop d'ardeur et trop de joies communes, pour que leur souvenir ne reste pas, pour nous, le lien le plus fort et le garant de l'amitié la plus fidèle. Notre opposition dans divers concours n'a jamais pu faire qu'un seul instant, le moindre soupçon d'acrimonie altérât cette amitié.

Cette voie des concours, il l'avait parcourue rapidement avec l'aisance des forts. Pas un seul achoppement, sauf passagèrement au dernier, qui, comme chacun sait, et par la force des choses, n'a plus du concours que le nom. Du laboratoire d'anatomie où il était resté de nombreuses années comme aide, préparateur et prosecteur, il avait reçu la sévère empreinte, facilement reconnaissable dans la précision et la minutie du geste opératoire.

Elève du Professeur Michel, pour lequel il avait gardé une sincère vénération, il avait hérité de lui le ferme bon sens qui évite les errements des considérations aventureuses et inspire la prudence des sages indications opératoires. Il aimait à rappeler à quel point son Maître avait le respect et la compréhension du malade et combien la gravité du problème des décisions opératoires incertaines le tourmentait. Cette conscience, souvent alarmée, était restée pour lui un modèle.

Je ne saurais ici énumérer ses nombreuses publications scientifiques. En Chirurgie Générale, il a étudié surtout les traumatismes vertébraux, qui ont fait l'objet de deux ouvrages classiques : sa Thèse sur le Syndrome de Kummel-Verneuil et son livre écrit en collaboration avec MM. Michel et Mutel. Mais son oeuvre essentielle est évidemment neuro-chirurgicale. C'est lui qui, de toutes pièces, a fondé cette discipline dans notre Faculté. Après s'être initié auprès de Clovis Vincent, il a réussi, malgré des difficultés sans nombre, à l'imposer et à lui donner un très rapide essor. Il faut avoir fréquenté quelque peu un Service de Neurochirurgie et surtout avoir assisté à quelques-unes de ces interventions de longueur désespérante, pour se représenter la somme d'efforts sans défaillance qu'une telle création représente. Pour cette oeuvre ardue et si souvent décevante, il a donné tout son coeur, toute son énergie, usant souvent dangereusement ses forces en des séances opératoires qui épuisent les plus robustes.

Il était récompensé, sinon par la constance des bons résultats, qui ne sont hélas pas l'apanage de cette chirurgie difficile, tout au moins par quelques réussites éclatantes et par le soulagement, fût-il temporaire, apporté à des douleurs désespérées. Chirurgie difficile certes, souvent même rebutante, mettant à rude épreuve les nerfs du chirurgien lui-même, mais où peuvent se dépenser des trésors de patience, d'adresse, d'ingéniosité, tout cela au service d'une science toujours en éveil, excitée par les problèmes physiopathologiques les plus compliqués et les plus passionnants qui soient. Il trouvait aussi sa récompense dans sa joie d'enseigner le premier chez nous cette nouvelle discipline, de rassembler autour de lui un petit groupe d'élèves ardents qui l'admiraient et l'aimaient.

Ses travaux neuro-chirurgicaux sont nombreux; il a étudié entre autres l'intervention plastique sur la base du crâne dans les fractures de l'étage antérieur ouvertes dans les fosses nasales ; les rhinorrhées cérébro-spinales d'origine traumatique ; les troubles mentaux dans les tumeurs cérébrales ; la cordotomie antéro-latérale cervicale haute dans la chirurgie de la douleur ; l'hypotension artérielle contrôlée en neuro-chirurgie encéphalique. Ses élèves ont rapporté, dans de nombreux mémoires, les résultats obtenus dans son Service ; c'est ainsi qu'ont été étudiés la hernie discale, les fistules artério-veineuses dans le territoire cranio-cervical, l'hypertension artérielle essentielle, l'angiographie cérébrale, les investigations vasculaires cérébrales, enfin le traitement des tumeurs vasculaires du cerveau. Tous ces mémoires sont remarquables et reflètent bien la clarté et la rigueur d'esprit de celui qui les a inspirés.

Mais j'ai hâte de parler de l'homme, dont l'intelligence, la bonté, la droiture attiraient toutes les sympathies. Pour lui, la première des vertus était la justice ; tout ce qui se faisait en dehors de ses normes le révoltait. Loyal, jouant toujours franc-jeu, amoureux des discussions sans réticence sur la place publique, il ne comprenait rien aux manoeuvres souterraines, aux combinaisons compliquées dans lesquelles certains se complaisent durant toute leur vie. Dépourvu d'illusions et même d'espérances, il était, en matière de devoir professionnel, plus droit et rigoureux que certains qui, bien que confits en certitudes et bardés de principes rigides, se laissent aller à des actes douteux, s'imaginant qu'il y a, sur ce point, des accommodements possibles avec le ciel. Ces hommes à double visage ne lui inspiraient qu'étonnement et répulsion.

Un esprit aigu d'autocritique, comme l'ont souvent les hommes très intelligents et aussi un certain détachement des biens de ce monde lui facilitaient cette rectitude. Il n'avait, en effet, pour l'argent que la juste et très modeste considération que le sage veut bien lui accorder; au fond, il ne l'intéressait pas du tout. Contrairement à beaucoup qui, après une jeunesse impécunieuse, se ruent à sa conquête et se laissent en réalité dominer par lui, incapables de se débarrasser de leur ancien complexe de privation, il avait gardé, à son endroit, le même mépris souriant qu'il avait pour toutes les fausses valeurs. Bien que merveilleusement armé pour la lutte, il ne se laissait jamais séduire par elle tout à fait; il y gardait jusqu'au bout une certaine allure primesautière et sceptique, qui pouvait déconcerter ceux qui le connaissaient mal. Ce mélange heureux et rare de qualités contradictoires de l'homme d'action et du dilettante, était un de ses charmes.

Presque tous les matins, depuis vingt-cinq ans, avant d'entrer dans sa salle d'opérations, il pénétrait dans la mienne, n'y restait qu'un court instant, mais suffisant pour quelques réflexions ironiques et pertinentes sur lui-même et sur toutes choses. Cette sorte d'ébrouement intellectuel matinal facilitait, semblait-il, sa mise en route quotidienne: il était en tout cas pour moi l'occasion de goûter toujours sa lucidité sans défaut. Il savait simplifier les situations les plus confuses et discerner partout l'essentiel. Cet esprit de clarté faisait de lui le clinicien de premier ordre et l'opérateur à la fois audacieux et prudent que nous admirions ; c'est lui aussi qui, dans d'autres domaines, l'éloignait de tout ce qui est délibérément obscur. Ce qui est construit sur des bases trop fragiles et n'est souvent l'objet que d'élucubrations fumeuses, était aux antipodes de son esprit ; c'est ainsi qu'il n'avait qu'un goût fort modéré pour la métaphysique et d'une façon générale pour tout ce qui repose essentiellement sur des nuées.

A cet esprit trop lucide, hélas trop privé de croyances consolantes, la mort devait réserver une agonie morale prolongée pendant trois ans. Soupçonnant immédiatement la nature de son mal, exposant froidement les arguments en faveur de son pronostic fatal, puis passant par quelques alternatives d'espoir et de découragement, pour aboutir enfin à la certitude d'une mort prochaine, il poursuivait encore une activité qui pourtant l'épuisait. Il accepta un traitement pénible, qu'il savait dangereux, et qui devait effectivement hâter sa fin, n'escomptant de lui au mieux qu'une prolongation de quelques mois. Il le faisait pour les siens, car lui seul eut sans doute abandonné la lutte trop longue et trop cruelle.

Tous ceux qui l'ont fréquenté durant ces dernières années savent en effet la somme de souffrances morales qu'il a endurées, ils devinent sans peine l'angoisse interminable des jours et les angoisses nocturnes plus crucifiantes encore. Ils savent aussi avec quelle sérénité et quelle simplicité, il les a supportées. Il aimait enseigner; l'initiation des intelligences était sa grande joie ; c'est elle qu'il escomptait plus vive encore en prenant son nouveau Service. Puisqu'elle lui fut enlevée, puisse au moins sa vie de travail et de droiture être pour les jeunes un salutaire exemple ; puisse l'amour exclusif de la chirurgie qui l'animait être aussi pour eux le mobile essentiel de leur action.

Professeur A. BODART