` sommaire

La nomination des « agrégés militaires » strasbourgeois à la Faculté de médecine de Nancy par le décret du 1er octobre 1872,

et les conséquences de cette décision

 

P. LABRUDE

 

 

Le décret de transfèrement à Nancy de la Faculté de médecine de Strasbourg nomme en Lorraine une bonne partie du personnel enseignant dont cet établissement disposait en Alsace. Parmi les professeurs et les agrégés de la Faculté figuraient ou avaient figuré plusieurs militaires, cependant qu’au moins l’un des professeurs, le chirurgien Charles Emmanuel Sédillot, appartenait au corps de santé avec un grade élevé. Cette nomination « d’agrégés militaires » ne va pas être suivie par la venue à Nancy de certains d’entre eux, et le seul qui sera effectivement présent n’y fera qu’un bref séjour. Pour pouvoir bien comprendre cet épisode qui va durer plusieurs années et dont la survenue est, somme toute, assez inattendue, il faut revenir sur l’histoire du Service de santé militaire depuis 1850.

 

Bref retour sur le Service de santé militaire depuis 1850

 

La période moderne de la formation des médecins et des chirurgiens, et celle des pharmaciens de l’Armée dans notre pays commence en 1856 avec la création à Strasbourg de l’Ecole impériale du Service de santé militaire. Cette création marque une double rupture. En effet, jusqu’en 1850, l’enseignement a été assuré au sein du Service de santé et dans des hôpitaux spécialisés par des officiers qui portaient le titre de professeurs et qui étaient aussi des praticiens. Ensuite, entre 1851 et 1856, le gouvernement a estimé qu’il serait suffisant de recruter des praticiens civils diplômés et de leur faire suivre pendant une année les enseignements de l’Ecole d’application de médecine et de pharmacie militaires installée au Val-de-Grâce à Paris, où des professeurs et des agrégés leur enseigneront les connaissances de base de leur futur métier. Les inconvénients générés par ce choix conduisent le ministère à créer à Strasbourg une école spécialisée, mais au sein de laquelle les enseignements n’ont pas lieu. Ils sont dispensés par la Faculté de médecine et par l’Ecole supérieure de pharmacie dont les élèves sont diplômés dans les mêmes conditions que leurs camarades civils. Strasbourg se trouve donc dans une situation particulière en matière militaire et d’un point de vue pédagogique.

 

La situation particulière de Strasbourg avant 1870

 

La présence d’un nombre important d’élèves militaires au sein des deux établissements civils d’enseignement supérieur conduit à renforcer leur personnel enseignant par des agrégés supplémentaires. A cette époque, le concours d’agrégation a lieu à la faculté ou à l’école où l’emploi se trouve. De plus, comme le nombre des candidats ne peut être que restreint, même dans une ville comme Strasbourg, les médecins et les pharmaciens militaires en poste dans la ville peuvent se présenter au concours. Leur affectation préalable est souvent l’Ecole du Service de santé où ils sont surveillants ou répétiteurs, ou l’hôpital militaire au sein duquel ils sont praticiens. C’est ainsi qu’au moment où éclate la guerre de 1870 qui va conduire à l’annexion de l’Alsace-Moselle par l’Empire allemand, trois médecins militaires sont agrégés de la Faculté de médecine.

 

Au moment du transfèrement des deux établissements à Nancy, à l’automne 1872, ces médecins ne sont plus sur place, car ils ont reçu une affectation hors de Strasbourg et de Nancy. Mais plusieurs d’entre eux- on pourrait même dire tous car ils ont été mutés assez rapidement - n’ont pas terminé leur temps d’agrégation, et ceci va conduire le ministère de l’Instruction publique à les faire figurer dans les listes des personnels transférés à l’université de Nancy à compter du 1er octobre 1872. Une telle désignation n’aurait pas dû être faite, ou pas dans les conditions où elle l’a été, car ces officiers ne sont pas susceptibles d’y répondre.

 

Les nominations prononcées par le décret de transfèrement du 1er octobre 1872

 

Au 30 septembre 1870, la Faculté de médecine de Strasbourg comporte trente-sept enseignants de rang magistral, dont quatorze professeurs et beaucoup d’agrégés, stagiaires, en exercice ou ayant terminé leur temps d’agrégation. Au 1er octobre 1872, le jour du décret de transfèrement, après l’intermède de l’Ecole autonome, qui a rassemblé sept enseignants, vingt-trois de ces professeurs et agrégés sont nommés à Nancy, tandis que sept décident de rester à Strasbourg, soit en qualité de professeurs à l’université allemande, soit dans une autre activité.

 

L’article 2 du décret maintient dans leur chaire neuf professeurs, promeut cinq agrégés au rang professoral et un agrégé au rang de professeur adjoint, et il maintient huit agrégés dans leur fonction. Ce sont, par ordre d’ancienneté : Aronssohn, Monoyer, Sarazin, Schlagdenhauffen, Bouchard, Gross, Bernheim et Fée. Comme déjà indiqué, trois sont militaires, et deux d’entre eux (Fée et Sarazin) ne se présentent pas à Nancy. Il en est de même pour Aronssohn, cependant que Bouchard n’y est que très peu présent entre deux affectations militaires. On peut presque écrire qu’il n’est pas là. Enfin, deux autres agrégés quittent rapidement la Faculté pour un destin non nancéien, mais en y étant venus et en y ayant exercé.

 

Les agrégés militaires de Strasbourg. Qui sont-ils et que font-ils pendant le conflit de 1870 ?

 

Henri Désiré Abel Bouchard est né le 18 décembre 1833 à Ribeauvillé, dans le département du Bas-Rhin. Elève de l’Ecole d’application de médecine et de pharmacie militaires du Val-de-Grâce à Paris le 1er mars 1855, il soutient sa thèse de doctorat en médecine à la Faculté de Strasbourg en 1856. Il est surveillant à l’Ecole impériale du Service de santé militaire de mai 1862 à juin 1864, puis répétiteur dans le second emploi d’anatomie, de novembre 1864, au moment où cet emploi est créé, jusqu’à août 1870. Le 10 novembre de cette année, il est nommé répétiteur à Montpellier puis placé en congé sans solde pendant quelques mois. A la Faculté, il est reçu agrégé d’anatomie et de physiologie au concours de 1866 et il l’est encore en 1870. Son nom est associé à celui d’Henri Etienne Beaunis. En 1868, ils publient ensemble, chez Baillière à Paris, un ouvrage intitulé Nouveaux éléments d’anatomie descriptive et d’embryologie. Beaunis et Bouchard ne peuvent que bien se connaître. En effet, Bouchard est presque du même âge que Beaunis, qui est né en 1830. Ils ont été reçus docteurs la même année : Bouchard à Strasbourg et Beaunis à Montpellier ; Beaunis est devenu répétiteur d’anatomie dans le premier emploi d’anatomie de l’Ecole en 1861, et il a occupé cette fonction jusqu’en 1870 comme Bouchard. Il a été reçu au concours d’agrégation de 1863, en anatomie et physiologie, et il l’est resté également jusqu’en 1870. 

 

Mathieu Félix Eugène Fée est né à Strasbourg le 13 août 1833. Son père Antoine Laurent Apollinaire (1798-1874) a été pharmacien militaire et professeur à l’Hôpital militaire de Strasbourg avant de devenir professeur de botanique et d’histoire naturelle médicale à la Faculté de médecine en 1833. Le professeur Fée est une figure importante de l’université strasbourgeoise d’avant 1870. Félix Fée suite les traces de son père. Stagiaire à l’Ecole d’application du Val-de-Grâce en décembre 1858, il est reçu docteur en médecine de la Faculté de Strasbourg la même année. A l’issue de plusieurs affectations, il est surveillant à l’Ecole militaire d’octobre 1863 à février 1864 puis répétiteur de physiologie et admis dans le service hospitalier. Il le demeure jusqu’en mars 1869. A compter du 22 avril, il est détaché à l’hôpital du camp de Châlons en Champagne, puis il exerce en continu dans nombre d’hôpitaux et d’ambulances à Paris et à Versailles. Le 14 août 1871, il quitte la région parisienne pour l’hôpital de Saint-Omer. Il n’est donc pas du tout à Strasbourg pendant le conflit, ni à son issue. Fée est devenu agrégé à la Faculté en 1869, mais on peut augurer que son activité y a été à peu près nulle puisqu’il a quitté la ville à la fin d’avril et qu’aucune de ses nombreuses affectations ne l’y a ramené.

 

Le troisième agrégé est Charles Auguste Marie Sarazin qui est né à Calais en 1833, la même année que ses deux collègues. Après avoir été sous-aide major dans le corps d’occupation de Rome en octobre 1855, puis à l’Ecole à Strasbourg, il est aide-major à l’Ecole d’application du Val-de-Grâce. Reçu docteur à Strasbourg en 1857, surveillant à l’Ecole impériale du Service de santé de décembre 1860 à mai 1862, il y devient répétiteur dans le premier emploi de chirurgie, dont l’intitulé est « Clinique et pathologie chirurgicales », et il le demeure jusqu’en juillet 1870. Le 19 de ce mois, il est nommé médecin-chef de l’ambulance de la 1e division du 1er corps d’armée, puis, en septembre, d’une ambulance du quartier général d’un corps d’armée. Il reçoit la Légion d’honneur le 8 décembre.

 

Il est lui aussi reçu agrégé en 1863, dans la section de chirurgie. En dehors de ses thèses, on connaît de lui en 1864 un travail sur les limites entre les tumeurs bénignes et malignes. D’un point de vue militaire, il milite pour la modernisation du Service de santé. Il avait conclu de la guerre de Sécession aux Etats-Unis puis du conflit austro-prussien (Campagne d’Allemagne de 1866, paru en 1868) que le Service de santé militaire de notre pays n’était pas adapté à la guerre moderne. Il voulait modifier l’enseignement dans ce sens, mais cette initiative avait provoqué la colère du médecin principal Jean-Louis Rouis, le sous-directeur de l’Ecole, qui avait parlé « de déclamations d’un répétiteur de chirurgie prêchant l’insurrection contre l’administration supérieure de la Guerre ».

 

Où sont-ils au moment du transfèrement, et quelle est leur activité après 1872 ?

 

Bouchard est nommé aux hôpitaux de la division d’Alger le 25 janvier 1872. Il est placé en position hors cadre le 15 janvier 1873 puis réintégré le 15 avril 1874. Il est alors nommé au 69e régiment d’infanterie. Après trois affectations hospitalières, il se présente au concours pour une chaire à Bordeaux et il est nommé professeur d’anatomie à la Faculté mixte de médecine et de pharmacie le 1er octobre 1878. De ce fait, il quitte le Service. Il bénéficie d’abord d’un congé, puis est mis « en non-activité » et ensuite à la retraite. Il appartient cependant à l’armée territoriale avec le grade de médecin-major de 1e classe (commandant), et il n’est rayé des cadres que le 18 mars 1889. Bouchard est élu correspondant de l’Académie de médecine en 1891. Il meurt en 1899.

 

L’ouvrage de Bouchard avec Beaunis est apprécié, ce qui conduit à quatre rééditions (en 1873, 1880, 1885 et 1894), et il est traduit en espagnol. Depuis Bordeaux, Bouchard continue à écrire avec Beaunis, ainsi qu’en témoigne, en 1887, leur Précis d’anatomie et de dissection, qui est traduit en espagnol et en italien. C’est Bouchard qui découvre les talents de Paul Testut et qui l’oriente vers la carrière qu’on lui connaît.

 

Fée est nommé à l’hôpital militaire de Saint-Omer le 14 août 1871, puis à celui d’Ajaccio le 3 décembre, et à Constantine le 2 avril 1873. Revenu en métropole en 1878, il est affecté à l’hôpital militaire de La Rochelle puis à celui de Toulouse. Il est ensuite le médecin-chef des salles militaires des hôpitaux de Montpellier et le directeur du Service de santé du 16e corps d’armée. En 1883, il occupe la même fonction au 11e corps à Nantes où il est nommé au grade de médecin inspecteur (équivalent à général de brigade) en 1892. Il a été nommé chevalier de la Légion d’honneur le 22 février 1871et il sera promu au grade de commandeur en 1895.

 

Quant à Sarazin, il est nommé à l’hôpital militaire de Lyon le 6 août 1871 puis au 8e corps d’armée à Bourges le 15 octobre 1872. Il poursuit sa carrière militaire et des travaux de chirurgie et d’hygiène qui le conduisent à être élu correspondant de l’Académie de médecine, dans la division de pathologie chirurgicale, en mai 1882. Il meurt à Versailles le 7 mars 1887, à l’âge de cinquante-trois ans, ayant atteint le grade de médecin principal de 2e classe (lieutenant-colonel). Les sources bibliographiques actuelles permettent de connaître avec précision le nombre de ses travaux et publications, et de savoir que lui aussi avait ambitionné de devenir professeur. On trouve en effet qu’il a été candidat à la chaire de médecine opératoire de Nancy.

 

Une nomination à Nancy qui n’est pas « intellectuellement » satisfaisante

 

Au total, au moment où paraît le décret de transfèrement de la Faculté de médecine, les agrégés en exercice qui n’ont pas renoncé à leur fonction et n’ont pas fait savoir qu’ils y renoncent ou qu’ils optent pour l’Allemagne sont donc fondés à être transférés à Nancy. Ce transfert ne suscite pas de difficultés pour les agrégés « normaux » qui exerçaient à la Faculté et aux Hospices civils. Mais il n’en est pas de même pour les agrégés militaires dont une partie de l’activité s’effectuait en milieu militaire et qui ne sont donc pas libres de leurs mouvements. Qu’ils aient envie ou non de poursuivre leur carrière universitaire, qu’ils aient envie ou non de venir à Nancy, cela ne concerne pas le ministre de la Guerre dont la préoccupation légitime est de pourvoir aux besoins sanitaires de l’armée. Ces médecins militaires doivent rejoindre les affectations qui leur sont données. S’ils n’en sont pas satisfaits ou si l’état militaire ne leur convient plus, ils ont la possibilité d’être placés pendant un certain temps en position « hors cadre » ou de donner leur démission, voire de demander leur mise à la retraite.    

 

L’examen de la situation de ces agrégés montre que, non seulement aucun des trois agrégés militaires n’est plus en fonction dans un établissement militaire de Strasbourg, et ceci depuis longtemps déjà, mais surtout qu’aucun n’est à Nancy et que plusieurs en sont très éloignés. Si la situation d’Aronssohn est particulière puisqu’il est temporairement médecin militaire à Montpellier, celle de ses collègues est normale pour leur état : Bouchard est à Alger, Fée à Ajaccio et Sarazin change de garnison et passe de Lyon à Bourges. Il faut en effet avoir bien présent à l’esprit que ces personnes sont d’abord des militaires, et que leur fonction d’agrégé n’est qu’une seconde fonction, une fonction accessoire pour le ministre. Ceci est d’autant plus à considérer que l’agrégé n’est qu’un enseignant temporaire, qu’il n’a pas vocation automatique à devenir professeur, que son intervention à la Faculté n’est que secondaire et qu’il est soumis à un stage de trois années, période pendant laquelle ou au terme de laquelle il peut être remercié. L’agrégé Fée, issu du concours de 1869, est encore stagiaire en 1872. Il apparaît donc évident que ces trois agrégés ont suivi les ordres d’affectation du ministre de la Guerre et que, soit avant les combats, soit au terme des batailles et de la perte territoriale que subit notre pays, ils se sont trouvés quelque part avec les armées, et non plus à Strasbourg. Quand paraît le décret de transfèrement, l’armée a déjà subi tout un ensemble de restructurations qui font que, sauf s’ils sont affectés à Nancy, ils ne pourront pas continuer à être agrégés de la Faculté. Il leur faudra de toute façon une autorisation, et ce cumul d’activité est susceptible de ne plus être admis par l’un ou l’autre des ministres concernés, surtout bien sûr celui de la Guerre.    

 

Le doyen de la Faculté et le ministère de l’Instruction publique ne savaient-ils pas tout cela ? Le départ de ces officiers, certains en 1869, d’autre plus tard, même en cette période troublée, avait dû être annoncé au doyen, et il avait dû en aviser le ministère par le biais du recteur, surtout à cette époque où ce haut fonctionnaire contrôlait tout dans les moindres détails et rapportait tout au ministre. Ni le doyen ni le recteur, ni le ministère ne pouvaient ignorer que ces trois agrégés étaient avant tout des militaires, et ils ne pouvaient pas ignorer non plus qu’un militaire est soumis à d’assez fréquentes mutations. Dans sa thèse préparée sous la direction du doyen Grignon, Polès précise que le doyen Stoltz a écrit à tout le personnel avant toute prise de décision, ceci pour lui poser trois questions : « Demandez-vous à faire valoir vos droits à la retraite ? Désirez-vous continuer à servir, c’est-à-dire être transféré dans une Faculté ou une Ecole de l’intérieur ? » et « Décidez-vous de rester en Alsace ? ». Nous savons quelles ont été les réponses de certains. Polès fait état de la réponse des agrégés, en particulier de celle dHerrgott et d’Engel. Il indique la réponse des agrégés stagiaires, parmi lesquels Félix Fée, qui, à l’exception d’un seul, « émirent le souhait de rester français ». Mais l’auteur ne cite pas la réponse des deux autres agrégés militaires,

 

Le fait que Fée ne soit pas à Strasbourg ne l’a pas empêché de recevoir le courrier du doyen et d’y répondre. Si les autres militaires n’ont pas répondu, cette absence de réponse a dû inquiéter le doyen. Par ailleurs, quelle que soit la réponse, la lettre ne vient pas de Strasbourg ou des environs, et il est difficile d’admettre que ces officiers n’ont pas informé le doyen de leur affectation à ce moment. Pour les agrégés militaires, la réponse à la seconde question implique une explication. Les réponses sont peut-être dans un dossier aux Archives nationales ou départementales… Quoi qu’il en soit, il apparaît légitime de s’interroger sur la transmission de l’information et sur la manière dont le décret du 1er octobre 1872 est rédigé.

 

Que se passe-t-il à Nancy à partir de l’inauguration de la Faculté de médecine en 1872 ?

 

Les listes publiées dans les comptes rendus des séances solennelles de rentrée de l’université de Nancy à partir du transfèrement du 1er octobre 1872 permettent de connaître chaque année de façon précise les noms des professeurs, agrégés, et ultérieurement, des chefs de travaux de la Faculté de médecine. Cette séance a lieu en novembre et son compte rendu paraît généralement l’année suivante sous la forme d’un ouvrage important et très documenté. On y trouve les noms des agrégés venus de Strasbourg et des autres, sans mention de leur spécialité et sans mention de leur état d’officier du Service de santé. La disparition des noms signifie une promotion, un départ, une mise à la retraite ou un décès. Les exposés annuels du doyen Stoltz n’évoquent par contre que très peu ces enseignants. Enfin, le rapport de la Faculté comporte généralement une liste des publications de l’année, voire de plusieurs années, et il est donc possible de connaître plus ou moins précisément l’activité scientifique des uns et des autres.

 

Les discours prononcés et les listes publiées à l’occasion de la séance solennelle d’inauguration de la Faculté de médecine et de rentrée des facultés, qui a lieu le 19 novembre 1872, permettent de savoir que la Faculté comporte dix-sept professeurs, huit agrégés, huit professeurs adjoints et deux suppléants. Mais rien n’est écrit sur les agrégés militaires qui ne sont donc que des agrégés parmi d’autres, si ce n’est que tous ne sont pas là et ne le seront jamais. Pour l’année 1872-1873, les trois agrégés militaires sont mentionnés. Bouchard est l’auteur de trois publications dont une dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, et Sarazin en a écrit cinq.

 

Tous sont encore mentionnés en 1874 (pour l’année 1873-1874). Bouchard, chef de travaux d’anatomie, est cité comme ayant opté pour l’armée, et il a donc quitté la Faculté. Sarazin est l’auteur de six publications. Aronssohn et Sarazin ne sont plus mentionnés en 1875, Bouchard ne l’est plus en 1877, et le nom de Fée disparaît en 1878. Dans son discours de cette année, le doyen dit : « Trois de ces collègues (Aronssohn, Sarazin et Fée) n’ont jamais fait acte de présence à la Faculté et trois autres ont été nommés depuis professeurs de faculté, savoir Bouchard à Bordeaux (…) ».

 

Il est difficile aujourd’hui de savoir précisément à quels moments Bouchard a été présent à Nancy. Nommé en Algérie en janvier 1872 et placé en position hors cadre le 15 janvier 1873, il ne peut pas être présent à Nancy en fin d’année 1872 pour l’inauguration de la faculté et des enseignements pour lesquels il est, rappelons-le, chef de travaux et agrégé. On peut penser qu’il est à la faculté pendant la période où il n’est pas dans les cadres, soit de janvier 1873 à avril 1874, à la suite de quoi il est réintégré dans le Service de santé. C’est ce que dit le doyen à la séance de rentrée de l’université : il a opté pour l’armée et il est parti. Bouchard ne peut certainement pas faire autrement car le général Courtot de Cissey qui est ministre de la Guerre de juin 1871 à mai 1873 et de mai 1874 à août 1876, s’oppose aux cumuls qui perturbent son entreprise de réorganisation de l’armée. A sa réintégration en avril 1874, Bouchard est nommé au 69e régiment d’infanterie, une unité qui a été en garnison à Nancy avant le conflit de 1914. Mais, au moment de cette affectation, le régiment n’est pas totalement à Nancy. Il était à Paris. Depuis juillet 1873, certaines de ses compagnies sont en Lorraine, mais isolément et dans les villes de l’est de la Meurthe-et-Moselle et des Vosges, près de la nouvelle frontière. Le reste du régiment quitte Paris en septembre 1873 pour venir à Nancy où il fait partie de la division d’infanterie. Le dépôt est transféré à Toul mais le régiment reste dispersé. C’est en 1877 que le régiment vient à Toul. Ces mouvements et cette dispersion auraient certainement rendu difficile l’exercice médical de Bouchard qui, à ce moment, vient de publier la seconde édition de son livre d’anatomie avec Beaunis. Pour en savoir plus, il faudrait consulter un état signalétique et des services très précis, celui de son dossier de Légion d’honneur ne fournissant pas ces détails.

 

Synthèse et conclusion

 

Deux des trois agrégés militaires de Strasbourg ne sont jamais venus à Nancy. Pour ce qui est de Bouchard, au regard des périodes où il est affecté en dehors de Nancy, de celle où il est en position hors cadre et du moment où il est nommé professeur à Bordeaux, il apparaît que, maintenu comme agrégé et en même temps nommé chef de travaux d’anatomie, il n’est resté que peu de temps à Nancy. Pourtant, il est le seul des quatre dont la présence à la Faculté a été réelle, et on ne peut que regretter qu’elle ait été aussi courte. Cependant, elle a marqué puisque ses liens scientifiques avec Beaunis ont été forts, durables et féconds comme en témoigne la notoriété des ouvrages qu’ils ont écrit ensemble.

 

Pour sa part, la carrière de Fée s’est totalement réorientée vers la médecine militaire et il n’a plus fréquenté l’université. S’il en est de même pour Sarazin, il est sûr qu’il aurait aimé être professeur puisqu’il s’est présenté à un concours organisé pour la chaire de médecine opératoire de Nancy, tandis que son exposé de titres et travaux, disponible aujourd’hui sur internet, comporte un nombre important de publications.

 

Terminons par une réflexion sur cette situation qui était particulière à Strasbourg. Le premier point est qu’elle l’était par la présence de l’Ecole du Service de santé militaire, mais pas par le fait que des militaires occupaient des fonctions civiles et des fonctions d’enseignement. Bien avant, d’éminents membres du Service avaient déjà été nommés à des chaires. Pour sa part, l’exercice hospitalo-universitaire était banal dans les hôpitaux-amphithéâtres où il a duré jusque 1850 et où les praticiens portaient simultanément le titre de premier ou de second professeur et celui de médecin ou pharmacien en chef. On était bien placé à Strasbourg pour le savoir. De plus, avant 1856 et la création de l’Ecole, l’illustre Charles-Emmanuel Sédillot était déjà chirurgien de l’hôpital militaire et de l’hôpital civil et en même temps professeur de chirurgie à la Faculté. En 1856, il a ajouté à ces titres celui de directeur de l’Ecole impériale… Les agrégés militaires n’étaient donc qu’une variété de militaires ayant des fonctions civiles, fonctions qui ne devaient pas trop les occuper car le nombre d’heures de conférences ou d’enseignement ne devait pas être très important à une époque où, par ailleurs, les questions de cumuls ne se posaient pas en terme réglementaire strict.

 

Si la guerre et ses conséquences ont enlevé à la Faculté de Strasbourg plusieurs de ses agrégés militaires avant le terme de leur temps d’agrégation, c’était aussi quelque chose de classique. En effet, nombre d’agrégés civils ne le terminaient pas, soit parce qu’ils devenaient professeurs, soit parce qu’ils changeaient d’activité. Aussi, de ce point de vue, se trouvait-on à Strasbourg après le conflit, dans une situation somme toute assez banale. Ce qui apparaît étonnant et assez anormal est qu’on ait nommé à Nancy des agrégés et des anciens agrégés qui n’étaient plus à Strasbourg, qui n’étaient pas à Nancy et qui ne pouvaient pas y venir, ou seulement difficilement. Ceci est d’autant plus étonnant que des questions ont été posées à ce sujet, à Strasbourg, par le doyen, aux membres du personnel de la Faculté, et qu’on n’imagine pas bien que ce doyen, qui va se succéder à lui-même à Nancy, puisse ignorer la situation de son personnel.

 

Plusieurs agrégés de Médecine ne sont donc jamais venus à Nancy, mais il ne semble pas que la Faculté en ait été beaucoup gênée car les rapports d’activité présentés par le doyen Stoltz n’évoquent guère cette situation et ne font pas état de carences en matière d’enseignement à cause de leur absence. Il ne faut par ailleurs pas oublier de mentionner que l’Ecole du Service de santé n’a pas été transférée à Nancy et qu’elle ne le sera pas, et que par conséquent la situation particulière de Strasbourg et la présence des élèves militaires ont cessé.

 

Après ces quelques années où les cumuls n’existent pas pour les membres du Service de santé militaire, les décennies qui suivent voient réapparaître les agrégés militaires et même les « professeurs militaires ». A Nancy, au début du XXe siècle, il y a eu Février, puis, à une époque dont certains d’entre nous se souviennent, plusieurs membres éminents du personnel enseignant de la Faculté de médecine. De leur côté, certains professeurs ont occupé d’éminentes fonctions dans les réserves du Service de santé. Je ne citerai ici que les professeurs Weiss et Larcan. Il ne me semble pas que l’Université et le Service de santé aient eu à regretter ces situations.