CHALNOT Pierre

1903-1982

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ELOGE FUNEBRE

Le Professeur Pierre CHALNOT est mort le jeudi de la semaine sainte 1982 d'une fin qu'il eût choisie, brutale, sans déchéance, en pleine lucidité, ayant accompli sa tâche.

Essayons une image fidèle de ce que fut le chirurgien, le chef d'école et simplement l'homme. Né le 10 février 1903 - D'origine franc-comtoise (Morteau). Agrégé et chef de service provisoire de Chirurgie A de 1938 à 1942, il y revint en 1947 à une époque décisive dans l'histoire de la chirurgie mondiale, qui connut dès cette date un essor accéléré et continu.

Assise sur quelques grandes et rares acquisitions scientifiques, l'asepsie depuis PASTEUR, l'anesthésie générale à l'éther et au chloroforme, les sulfamides de 1938, la chirurgie était restée un artisanat fondé sur des bases scientifiques et technologiques encore élémentaires où la virtuosité manuelle, la connaissance anatomique, un diagnostic clinique affiné et une bonne dose d'intuition et d'expérience, mesuraient la réussite.

Ce fut dès cette période une évolution rapide à partir de découvertes scientifiques notamment en physiologie, chimie, en technologie, ouvrant des possibilités nouvelles et l'accès à la chirurgie d'organes et de régions jusqu'alors inaccessibles, tels  le thorax et le coeur. Il fallait aux facultés et aux hôpitaux, des hommes dynamiques, novateurs, travailleurs acharnés, doués d'une vaste culture chirurgicale et d'esprit critique. Le Professeur CHALNOT était à l'affût de ces progrès, souvent il les pressentait et les précédait. Il utilisait un appareil à cyclopropane à ventilation manuelle simple et efficace bien avant l'anesthésie moderne.

Avant que le monde chirurgical ne comprenne le choc opératoire, le choc traumatique, l'importance de la masse sanguine, il apprenait à l'interne que j'étais que l'habileté opératoire n'était pas tout, qu'il fallait, dans les opérations lourdes être économe de sang, que nos échecs en chirurgie ne sont pas dus au hasard, à la malchance, mais à nos erreurs, à nos négligences, à nos ignorances. A cette époque où la virtuosité et la vitesse primaient, souvent aux dépens de la sécurité de l'opéré, il préférait hésiter avant un geste irréparable quitte à perdre l'élégance du geste. Il ne voulait rien ignorer, ne renoncer à aucune des possibilités nouvelles qui s'ouvraient à la chirurgie.

Parmi les grands chefs d'écoles chirurgicales de l'époque qui se cantonnèrent à une ou deux branches de la chirurgie, il fut le seul semble-t-il à en maîtriser et en développer un si vaste éventail :

- la réanimation moderne ; il fut déjà un des pionniers du Centre de Transfusion en 1947

- la chirurgie intra-thoracique et oesophagienne en 1948

- la chirurgie cardiaque à coeur ouvert des 1950

- la chirurgie vasculaire

- la chirurgie réparatrice

- la chirurgie digestive

- la chirurgie moderne des cancers.

Il propulsa ses élèves vers ces nouveaux domaines, leur ouvrant des services et des possibilités matérielles. Ils s'y établirent une place, un nom, une expérience et il vit souvent avec regret s'éloigner avec eux une activité chirurgicale qui le passionnait.

A ce titre, son rôle dans le développement de cette Faculté et de nos Hôpitaux est éminent.

Cette carrière exceptionnelle était fondée sur des traits de caractère devenus légendaires.

- D'abord une vocation. La chirurgie très tôt et jusqu'à sa dernière heure fut le centre de sa vie. Quand il mourut il allait à l'hôpital. Il avait bien du mal de quitter son service pour prendre ses minces congés annuels. La chaleur de ses amitiés et son piano lui apportaient refuge et apaisement.

- L'obstination. Il ne lâchait pas prise. Qu'il s'agisse d'une opération longue, apparemment désespérée, d'une conviction, d'une idée à défendre tant qu'il l'estimait juste, d'un ami ou d'un élève à soutenir, d'une complication grave à surveiller, il allait jusqu'au bout, il ne lâchait jamais prise.

- La clairvoyance. Un flair et un esprit critique étonnants pour discerner l'essentiel de l'accessoire, le solide du factice.

Dynamique et clairvoyant il le fut dans bien d'autres domaines. Ses prévisions sur l'évolution de la médecine, de l'hospitalisation se sont exactement vérifiées au fil des années. Il défendit obstinément et longtemps seul la construction de l'hôpital de Brabois. Du neuf plutôt que le replâtrage de l'hôpital central, solution maintenant évidente et pourtant il fut désavoué par un vote solennel de l'Assemblée de Faculté à la quasi-unanimité et destitué de son poste au conseil d'administration du C.H.U. Il quitta la salle du conseil digne et inébranlable.

Mais de l'héritage légué à ses élèves et à ses amis, l'exemple donné par l'homme, plus secret, moins mesurable encore, les a profondément marqués.

La droiture inflexible. Il n'a jamais transigé, il n'a jamais admis que ceux qui l'entouraient transigent avec les lois de l'honnêteté, de la fidélité, de la conscience professionnelle. Il nous disait : dans la situation que nous occupons, nous n'avons d'autre contrainte que notre conscience. Nous sommes un point de mire et le respect de nos devoirs doit être absolu. Il défendit obstinément ses élèves et ses amis au point d'en paraître injuste. Il ne manqua cependant jamais après avoir soutenu les siens, de rendre justice et hommage à leurs rivaux méritants. La vie le frappa d'autant plus durement que sa sensibilité était vive. Il subit avec Mme CHALNOT les coups répétés avec une dignité impressionnante et pourtant quand nous étions soumis nous-mêmes aux épreuves, il nous manifesta toujours une sympathie affectueuse, paternelle, avec une sincérité et une simplicité émouvantes. Cette même sollicitude entourait ses malades éprouvés même les plus humbles. Sans cesse il nous a demandé dans notre métier redoutable, de mesurer, de réduire les risques des opérations projetées en fonction de l'enjeu, d'adopter toujours dans nos choix la solution la plus sûre, la moins éprouvante.

Ces aspects de sa personnalité donnent à sa stature de chef d'école une très grande dimension et nous laissent un grand exemple.

Professeur J. LOCHARD.

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L'OEUVRE SCIENTIFIQUE

Dans l'hommage que rendent aujourd'hui les Annales Médicales de Nancy et de l'Est au Professeur CHALNOT, il m'échoit d'évoquer son oeuvre scientifique. Oserais-je avouer que cet honneur tout à la fois me réjouit et m'angoisse. Ma joie c'est de pouvoir rappeler dans l'exposé objectif de ses travaux la valeur exceptionnelle du Maître qu'il fut, l'un des plus grands de nos Facultés, sans avoir à recourir à l'hyperbole ou au dithyrambe qu'il ne m'aurait jamais pardonnes. Les faits parleront d'eux-mêmes. Mon inquiétude, c'est de devoir réduire un monument, et quel monument, à la taille d'une maquette sans trop altérer l'esprit et la vigueur qui imprégnèrent sa vie et marquèrent son oeuvre.

DES HORIZONS ILLIMITÉS

Tous ses élèves peuvent en témoigner : il n'y a guère de branches de la chirurgie moderne dont il n'ait favorisé le développement, lui le Chirurgien Complet et l'Enseignant né. Fort d'une expérience médico-chirurgicale extraordinairement vaste et variée, doté d'un remarquable pouvoir de synthèse, d'un sens aigu de l'analyse, d'un scepticisme rigoureux (« personne ne fait la loi en médecine ») avec l'intuition très sûre des vrais progrès qui lui permit toujours de s'engager à temps (« un retard pris ne se rattrape jamais ») et d'éviter les fausses pistes, il réalise en 50 ans de vie hospitalière une oeuvre d'une exceptionnelle fécondité et on comprend l'attrait exercé par cet homme dont par ailleurs les remarquables qualités de coeur et l'enthousiasme fascinaient la jeunesse.

Nous ne nous arrêterons guère à ses travaux de jeunesse : interne des hôpitaux en 1925, chef de clinique en 1930, il se consacre à la « Pathologie externe » dans le service du Professeur Michel puis à la Clinique Chirurgicale du Professeur HAMANT dont il est avec André BODART le principal collaborateur. Ses publications de l'époque témoignent de l'ouverture de son esprit à tous les problèmes rencontrés : le prix Heydenreich-Parisot récompense un travail de Chirurgie Orthopédique, le prix Vautrin une publication obstétricale, mais dans ses exposés de Titres et Travaux Scientifiques, ce sont les chapitres consacrés à la Pathologie Abdominale, à la Gynécologie et à la Chirurgie Orthopédique des membres qui occupent la plus large place. Sa thèse (1931) pour laquelle il obtient le premier prix en 1932 est consacrée à la « Prophylaxie du Cancer du Col Utérin : dépistage et diagnostic précoces ». Dans l'élogieux rapport qu'il présente en 1943 à l'occasion de la titularisation de Monsieur CHALNOT à la Chaire de Clinique Chirurgicale, le professeur HAMANT souligne les traits particuliers de sa vocation chirurgicale : toute sa vie il considérera qu'un bon chirurgien doit se préoccuper de diagnostic et de prophylaxie tout autant que d'indications ou de techniques opératoires :

« Monsieur CHALNOT ne s'est pas contenté de commenter ses actes opératoires et de préciser les indications thérapeutiques dans les cas qui furent soumis à son observation. Il estime que l'acte chirurgical n'est pas tout, qu'il faut s'efforcer de dépister les maladies, de les soigner à leur stade initial... » Agrégé de Chirurgie en 1933 sans cette « jambe hospitalière » qui est automatiquement attachée à la promotion universitaire de l'Agrégation depuis la loi Debré, il se consacre d'abord à la Carcinologie au sein du Secteur Chirurgical du Centre Anti-Cancéreux. Par la suite, laissant à son élève Claude CHARDOT l'entière responsabilité de ce service chirurgical, il y conservera longtemps une consultation effectuée selon les règles de la pluri-disciplinarité avec le professeur MELNOTTE auquel le liait leur commun amour de la musique, mais c'est évidemment à la tête de la Clinique Chirurgicale A qu'il réalisera l'essentiel de son oeuvre. Faut-il rappeler que la charge de ce très grand Service où il se retrouve au départ seul avec son premier élève Jean LOCHARD ne l'empêche pas de développer simultanément dès 1948 le Service de Chirurgie de la Tuberculose à l'hôpital Villemin, embryon du Service de Chirurgie Thoracique dont le professeur LOCHARD deviendra le premier titulaire en 1957. Si les médecins de notre région conservent de lui, le souvenir du Grand Patron de la Clinique Chirurgicale A, un service où l'on pouvait tout apprendre, ou celui du fondateur de la Chirurgie Cardio-Vasculaire, pionnier exceptionnel, lié aux tout premiers de France, les professeurs DE GAUDARD D'ALLAINES, SANTY et DE VERNEJOUL, il faut pourtant se rappeler son attachement à tous ces autres domaines chirurgicaux qu'il n'a jamais totalement délaissés.

Pour situer le cadre dans lequel s'exerce son dynamisme, il serait injuste de ne pas citer les activités sans lesquelles il le pressent avant tous les autres, la Chirurgie ne saurait progresser : très tôt il s'intéresse à l'anesthésie, à la réanimation, à la transfusion sanguine. Il est le premier à utiliser les curares, l'intubation trachéale, il comprend la valeur irremplaçable du sang transfusé, favorise les efforts des promoteurs des banques de sang. Son appartenance jusqu'à son décès, au Conseil d'Administration du Centre de Transfusion Sanguine, les responsabilités qu'il exerce lors de la création du CES d'Anesthésie, témoignent de son attachement à ces spécialités para-chirurgicales.

Son infatigable esprit de recherche ne s'arrête pas à ces nouvelles frontières : délaissant les chemins battus, il se détourne ostensiblement des laboratoires d'Anatomie où à Paris comme ailleurs se préparent toutes les carrières Chirurgicales, car il a compris très vite les limites de la Morphologie pure pour ne s'intéresser qu'au fonctionnel. Ceux qui l'ont bien connu n'ont pu oublier ses boutades, volontairement provocantes et excessives ; cet homme d'ordre et de méthode adorait renverser les fausses idoles et susciter l'invention créatrice : « L'Anatomie, moi, je ne la connais pas. Je dissèque... »

Toute sa vie il demeurera obsédé par la conviction qu'aucun progrès n'est possible sans une expérimentation solide. Sans locaux, sans moyen, sans personnel, sans crédits, il n'a de cesse d'encourager ses internes et ses assistants à travailler en chirurgie expérimentale. Contraint par les événements de se retirer des locaux universitaires consacrés à la recherche, il reconstitue dans les caves de son propre service, au contact de la Clinique dont elle n'est qu'un prolongement, une unité de Chirurgie expérimentale où seront mis au point les protocoles pratiques de toutes les nouvelles techniques et où s'élaboreront les excellentes thèses de Philippe SOMMELET et de Jacques BORRELY. Comment dégager dans le foisonnement d'une activité inlassablement créatrice l'essentiel d'une oeuvre scientifique immensément féconde ? Que le lecteur nous pardonne nos lacunes ; pour les éviter toutes, il aurait fallu consacrer à ses travaux plusieurs numéros entiers de cette revue.

Ses publications prouvent l'extraordinaire diversité de ses préoccupations ; il était constamment à l'affût de tous les progrès, et rien ne le laissait indifférent. Lui qui très tôt s'exclut en fait de la pratique de la Chirurgie Orthopédique, il adorait réviser et critiquer un plâtre, une extension continue, toujours dans un esprit de réflexion et d'enseignement critique. Ses fameuses visites du mercredi matin attiraient aussi bien les médecins de réadaptation que les kinésithérapeutes dont il observait de très près le travail.

Qu'on ne s'étonne donc pas de la place tenue par ce champ d'activités dans ses épreuves de titres et travaux de candidat à l'Agrégation (1933) puis à la Titularisation (1942) : une vingtaine de titres consacrés aux traumatismes de l'épaule, du genou, du pied, de la colonne lombaire, aux infections ostéo-articulaires tuberculeuses ou non avant 1933 ; les travaux de la période suivante rendent compte de la maturité et de l'expérience assurée de celui qui exerce depuis plusieurs années de lourdes responsabilités hospitalières : Tumeurs des Os et des Coulées conjonctives, traitement des arthrites purulentes, des ostéïtes staphylococciques, des ostéomyélites aiguës infantiles, fractures de l'épitrochlée, syndrome de Volkmann... Ce n'est donc pas par hasard que tant de ses élèves directs, et en particulier Jacques MICHON, Philippe VICHARD puis Gérard FIEVE se sont orientés en Chirurgie Plastique et Reconstructive, en Orthopédie et Traumatologie et en Chirurgie d'Urgence.

Ses publications vont se poursuivre à propos des ostéoarthrites tuberculeuses, des pseudarthroses du col fémoral sur hanche tabétique, des fractures du col fémoral après irradiation pour cancer utérin... C'est avec Philippe VICHARD que nous écrirons en 1963 l'article sur les Ruptures Traumatiques de la Rate demandé par le Revue du Praticien, et en 1972 une de ses toutes dernières publications des Annales de Chirurgie sera consacrée aux fractures récentes de l'extrémité inférieure du fémur, à propos de 78 observations recueillies à la Clinique Chirurgicale A. La Traumatologie et la Réanimation d'Urgence demeureront toujours une de ses préoccupations majeures. La Salle de Réanimation que nous encombrions de nos « coeurs ouverts » à l'extrémité du bâtiment A était à ses yeux tout aussi bien consacrée à la réanimation des polytraumatisés...

C'est cependant la Gynécologie qui restera, me semble-t-il, d'un bout à l'autre de sa carrière, le domaine privilégié de son activité chirurgicale. Il conservera toujours une grande prédilection pour les démonstrations opératoires de « HALSTED », de « WERTHEIM » ou de triple opération pour la cure des prolapsus génitaux. Ses questions favorites aux examens de fin de sixième année de Médecine, il y reviendra lors d'une séance d'EPU, ont trait au diagnostic précoce du cancer du sein : il refuse obstinément d'abandonner à l'incertitude des méthodes d'approche les diagnostics douteux, pour défendre avec acharnement les seuls procédés, frottis ou biopsies, qui apportent la preuve histologique de la bénignité ou de la malignité.

Sa thèse inaugurale a été l'occasion d'une réflexion approfondie sur les circonstances favorisant l'éclosion de l'EOA du Col Utérin, et à partir de là sur les possibilités du dépistage et de la prophylaxie. Il propose ainsi une nouvelle conception pathogénique des leucoplasies du col dont HINSELMANN a souligné la signification précancéreuse, et la sanction pratique ce sera la mise sur pied d'une consultation de Colposcopie au Service du Professeur HAMANT à partir de 1931, 50 ans avant que les pouvoirs publics ne mettent l'accent sur l'importance de la prévention et du dépistage. Cette recherche originale lui vaut en 1937 l'honneur du rapport qu'il présente en collaboration avec le Professeur HAMANT au sixième congrès français de Gynécologie de Toulouse sur « le cancer du col utérin : diagnostic, dépistage ».

Bien entendu son attrait pour la Gynécologie ne se limite pas à ce seul problème si particulier et si nouveau : en 1930 il rédige en vue du prix Vautrin de Gynécologie un mémoire sur « évolution et traitement de la grossesse ectopique après le cinquième mois » et il reviendra sur ce sujet en 1933 (« grossesse extra-utérine après le cinquième mois »). On citera encore de nombreuses publications sur les polypes sphacélés et les abcès utérins, les pyosalpinx, les salpingites herniaires, la tuberculose et le cancer de la trompe, les kystes et cancers de l'ovaire, la tuberculose et le sarcome du sein,...

En 1950, au Congrès de Gynécologie d'Alger, il est chargé du rapport consacré au cancers du corps utérin ; monographie rédigée à Nancy en collaboration avec Messieurs FLORENTIN et BEAU, et surtout avec l'aide de son condisciple d'internat Jean LOUYOT auquel le liait une amitié qui ne se démentit jamais.

Si les publications du Professeur CHALNOT consacrées à la Gynécologie ne représentent ensuite qu'un petit contingent de la somme des travaux réalisés dans son service, c'est parce qu'il se consacre avant tout aux disciplines les plus évolutives des années 50 et 60, mais ce n'est pas abandon de sa part. Il faut se rappeler la place tenue par la Gynécologie dans la pratique privée qu'il poursuivit toujours, jusqu'au dernier jour de sa vie, et en même temps la conception très haute qu'il avait de ses responsabilités de Chirurgien Consultant. Combien de fois ne l'avons-nous pas vu arriver au « Staff » du lundi à 18 heures très en verve, après une consultation au cours de laquelle il n'avait retenu aucune indication opératoire, mais seulement heureux et fier d'avoir pu rassurer quelques malades cancérophobes et surtout d'avoir su convaincre certaines consultantes inquiètes et résignées de ne pas se soumettre aux interventions proposées (bien souvent une hystérectomie) dont il refusait d'entériner l'indication. Ainsi agissait-il dans son service comme dans sa pratique de ville avec une totale indépendance d'esprit qui pourrait alimenter la réflexion des adversaires obtus de l'exercice privé des Hospitalo-Universitaires. Témoignent cependant de cet intérêt soutenu toutes sortes de communications consacrées à la Cervico-Cystopexie, à l'association d'Endométriose et de nidation extra-utérine, et surtout à la Carcinologie Gynécologique : intérêt des lymphadénectomies dans le traitement du Cancer du col utérin au début, discussion des procédés de biopsies ou de forage en Sénologie, les plasties préthoraciques par dédoublement du Sein restant pour la réparation pariétale de radio-nécroses tardives...

Ce problème des pertes de substances de la paroi thoracique le passionnera jusqu'à la fin de sa carrière : ce sera le sujet de thèse du dernier de « ses agrégés » Gérard FIEVE et l'ensemble des problèmes squelettiques, musculaires, cutanés et trophiques seront abordés dans les travaux présentés en 1969 devant la Société Française de Chirurgie plastique et reconstructive et devant la Société de Chirurgie Thoracique et Cardio-Vasculaire, harmonieuse synthèse de son expérience de Carcinologue et de Chirurgien thoracique, mais aussi des impératifs contradictoires de la Chirurgie d'exérèse et de la Chirurgie fonctionnelle et reconstructive...

Nous avons signalé le rôle qu'il joua dans l'individualisation de la discipline anesthésiologique à Nancy avant de présider à la création du « Département » autonomisé sous la direction de son collaborateur et fidèle lieutenant de toujours le Professeur Jean Marie PICARD. C'est avec lui qu'il rédigera toute une série de travaux consacrés aux problèmes de réanimation des grandes détresses médico-chirurgicales : urgences hémorragiques, traumatismes thoraciques (soixante deuxième congrès français de Chirurgie Paris 1960), ressuscitation cardiaque (Journées de Réanimation Médico-Chirurgicale de Nancy 1959).

Nous ne pouvons citer tous les papiers consacrés aux domaines les plus divers de la Chirurgie Générale : tumeurs du glomus carotidien, chirurgie et cardio-thyréose (la chirurgie thyroïdienne restera toujours un de ses domaines préférés) tumeurs desmoïdes de la femme enceinte, hernies de Rieux, hernies hiatales étranglées... Plutôt que de chercher vainement à en établir la liste exhaustive, je crois que nous pouvons remarquer à cette phase de notre revue l'intérêt particulier qu'il porte aux applications mêmes d'une technique chirurgicale qui se spécialise et dont il supporte mal les délimitations. S'il fut très heureux durant les cinq dernières années de sa présence à la tête de la Clinique Chirurgicale A de l'essor qu'avec son soutien je pus donner a la Chirurgie Coronarienne, il ne manquait cependant aucune occasion de me manifester son inquiétude de me voir « m'enfermer dans une voie étroite ».

Il accepte, non sans quelque peine, les astreintes de plus en plus éprouvantes de la Chirurgie sous CEC : astreintes d'horaires, astreintes d'asepsie, astreintes d'hémostase, astreintes de surveillance, astreintes liées au volume de l'équipe en action et de sa dépendance des laboratoires... (nous sommes loin alors de la petite équipe sur laquelle il aimait se reposer, faite de quelques fidèles : son premier aide, son anesthésiste, son instrumentiste et au besoin Bernard PIERSON pour les biopsies extemporanées). Mais son esprit toujours en quête d'horizons plus larges se plie mal à la routine bien réglée d'une chirurgie avec « check list » dont il recommande pourtant la discipline... : son grand bonheur sera de pouvoir utiliser cette machinerie lourde pour de nouvelles indications. Nous nous rappelons tous sa réelle jubilation, ce jour de 1964, où nous venions d'extraire sous CEC notre premier embol pulmonaire : réflexe du vieux chirurgien qui tenait enfin sa revanche contre la maladie thrombo-embolique, mais aussi application nouvelle inespérée de la CEC... Et nous n'oublierons pas non plus l'accueil chaleureux réservé au professeur Jean LEPOIRE lorsque celui-ci le pria de mettre à la disposition des Neurochirurgiens la lourde technicité des CEC et de l'hypothermie profonde pour le traitement de certains anévrysmes intracrâniens. Et ce seront de même l'utilisation de cette panoplie pour le traitement d'une tumeur obstructive du carrefour trachéo-bronchique, ou encore la porte grande ouverte à ceux qui s'intéressent aux « à côtés » des CEC, à leurs complications : les neurologues (Luc PICARD rédige sa thèse au Service), les hématologistes, les néphrologues, les réanimateurs de tous horizons.

Subissant malgré lui les contraintes d'une spécialisation progressive, le Professeur CHALNOT manifestera ainsi jusqu'au bout par la multiplicité des contacts vécus, par la vitalité des entreprises engagées et par la rigueur maintenue dans les séances d'enseignement et les réunions du « Staff » du lundi soir la marque encyclopédique de sa conception de la carrière médico-chirurgicale. Et pourtant si nous nous reportons aux centres d'intérêt de la plupart de ses publications à partir de 1950, force nous est de constater que deux champs d'expérience principaux mobilisent maintenant ses collaborateurs : la chirurgie viscérale majeure, celle de l'abdomen et celle du thorax puis progressivement et de plus en plus la chirurgie cardio-vasculaire.

LA CHIRURGIE VISCERALE ET THORACIQUE MAJEURE

Il n'y a bien entendu rien de fortuit dans cet engagement progressif en chirurgie viscérale : suite logique de ses activités passées, attrait pour les diagnostics difficiles et les indications opératoires nuancées, tous ses élèves se rappelent la patience avec laquelle il réinterrogeait un ulcéreux avant de se résoudre à porter l'indication d'une vagotomie ou d'une gastrectomie, attrait en même temps pour toutes les nouveautés et engagement de tout son être lorsqu'il s'agissait de faire naître une activité nouvelle. On retrouve un chapitre « Thorax » dans chacune de ses épreuves de titres et travaux : en 1933 deux publications du service du Professeur HAMANT sur les goîtres intrathoraciques et le traitement de l'abcès du poumon par pneumotomie, en 1942 deux articles consacrés aux suppurations pleurales, et deux autres, écrits en collaboration avec René GRIMAUD (un ami fidèle et un « compatriote » franc-comtois) sur les diverticules oesophagiens et les sténoses cicatricielles de l'oesophage. Mais c'est en fait avec Jean LOCHARD qu'il développe la Chirurgie pulmonaire et médiastinale. Cette activité lui vaudra d'être admis parmi les premiers à la Société Française de Chirurgie Thoracique où il noue de solides amitiés avec tous ses collègues français et dont il restera toute sa vie un des membres les plus écoutés. Il en apprécie l'esprit, fait de franchise et de rigueur, loin de tout académisme et exempt surtout des prétentions de gloriole ou des tentations de raccolage qui dans d'autres instances nuisent à la sérénité des débats.

L'évolution des publications du Professeur CHALNOT en matière de Chirurgie Thoracique classique reflète l'évolution même de cette chirurgie au fur et à mesure qu'elle progresse dans ses techniques et ses indications : des pleurésies purulentes et de la collapsothérapie chirurgicale, on passe aux exérèses larges mutilantes puis aux exérèses conservatrices et segmentaires dans le traitement de la tuberculose pulmonaire. Puis cette chirurgie de Sanatorium déborde le cadre de la tuberculose : les abcès et suppurations pulmonaires, l'emphysème bulleux staphylococcique, les corps étrangers bronchiques. Paul GILLE, son chef de clinique de la « grande époque » avant le départ des premiers agrégés, LOCHARD, MICHON, GROSDIDIER..., réunit dans sa thèse l'expérience des Chirurgiens et celle des endoscopistes, et en 1962 alors qu'il reçoit à Nancy la société de Chirurgie Thoracique dont il est alors le président, le Professeur CHALNOT inscrit au programme de ces journées présidentielles l'étude des corps étrangers bronchiques, belle occasion de collaboration entre sa propre équipe et celle du Professeur GRIMAUD représentée à cette occasion par Jacques WERNER, l'endoscopiste attitré du Service.

Des bronches, des plèvres et des poumons on passe aux autres cibles de la Chirurgie Thoracique en pleine évolution : le médiastin et ses tumeurs sans oublier la Veine Cave Supérieure qui nous rapproche énormément du coeur..., le diaphragme et ses ruptures, l'oesophage. S'il rappelait volontiers ses travaux sur les ruptures traumatiques du diaphragme (12 cas en 1957 - 27 cas en 1967), le Professeur CHALNOT évoquait bien plus souvent encore les difficiles batailles qu'il avait dû livrer lors de la réalisation des premières exérèses d'oesophages tumoraux : chirurgie lourde sur terrain débilité, particulièrement agressive à l'époque d'une réanimation à peine naissante et d'une antibiothérapie limitée et aveugle. Que d'efforts pour minimiser l'agression d'une opération longue et délicate, que de nuits écoulées au chevet de l'opéré... Et lorsque l'heure était venue de recueillir les fruits de la présentation princeps, proposée à l'Académie de Chirurgie, de cette première série de malades opérés avec somme toute d'assez bons résultats... coup de Jarnac dont il se scandalisera encore 20 ans plus tard : le rapporteur fait traîner son travail qui ne sera finalement publié qu'après qu'un des « grands patrons » de l'époque ait rapidement rassemblé et présenté (avant lui) devant l'Académie une expérience parisienne qui éclipse la sienne...

Avant les « coeurs ouverts » et parallèlement à eux, les « oesophages » resteront longtemps une activité majeure et privilégiée de la Clinique Chirurgicale A. On en retrouve trace dans toute une série de publications sur les tumeurs bénignes (le Poumon, la Presse Médicale, la Revue du Praticien) le Mégaoesophage, les corps étrangers, les ruptures spontanées et surtout les maladies peptiques. Le point de départ de l'aventure des oesophagites peptiques, c'est la conjonction d'une expérience intéressante, une trentaine d'observations dont une dizaine d'ulcères et de sténoses peptiques recueillies avant 1960 à une époque où la maladie est à peine reconnue, et d'idées nouvelles et originales qui font entrevoir au Professeur CHALNOT les liens et les analogies existant entre les atteintes des deux frontières de l'estomac : le bulbe duodénal et le bas oesophage précardial. D'où sa conception d'une thérapeutique semblable : la vagotomie dont avec Jean GROSDIDIER il s'est fait le champion en matière d'ulcère duodénal, privilégiant ainsi la réduction du chimisme acido-peptique plutôt que le contrôle mécanique du reflux.

Ces idées ont été développées parallèlement à Minneapolis par WANGENSTEEN dont le prestige domine alors la chirurgie digestive nord-américaine. Le Professeur CHALNOT me confie pour ma thèse la tâche de démêler les indications respectives des résections et des interventions conservatrices. Toute une série de travaux ont été publiés sur ce sujet encouragés par WANGENSTEEN qui me reçoit comme conférencier à l'Université du Minnesota, hommage publiquement rendu à celui dont je ne suis que le représentant. Il faut retenir essentiellement le rapport présenté en 1960 à Bordeaux devant la Société Française de Chirurgie Thoracique et surtout véritable apogée de sa carrière scientifique, en 1968 le rapport présenté à Paris au soixante dixième Congrès Français de Chirurgie.

Une collaboration loyale et fructueuse s'est instaurée alors entre la Clinique Chirurgicale A et l'équipe du Professeur LORTAT-JACOB, plus axée que la nôtre sur les résections radicales suivies d'anastomoses continentes selon la technique décrite dans la thèse de François FEKETE. Ces deux rapports seront donc représentés en collaboration le premier avec Jean Noël MAILLARD, le second avec Claude RICHARD, les deux fidèles collaborateurs du Professeur LORTAT-JACOB. La Chirurgie de l'oesophage ne pouvait que passionner celui qui pendant toute sa carrière porta le plus vif intérêt aux deux pôles thoracique et abdominal de la Chirurgie Viscérale. Car son amour du thorax ne lui enlevait rien de sa passion pour tous les domaines de la Chirurgie abdominale et digestive.

On retrouve dans sa première épreuve de Titres en 1933 un long chapitre consacré à la Pathologie abdominale : les péritonites et les perforations ulcéreuses, invaginations et volvulus, fistules biliaires... Sa réflexion s'approfondit en 1942, s'attachant une fois encore à l'ensemble de la pathologie digestive : les perforations d'ulcère peptique post-opératoire, les sténoses duodénales sous-vatériennes, les cholépéritoines sans perforation vésiculaire, les occlusions post-opératoires. Encore ne s'agit-il là que des prémisses d'une activité vite devenue débordante. Comme l'écrit Jean GROSDIDIER « il n'est pas possible ici de dresser la liste des publications qu'il a suscitées et inspirées puisqu'elles concernent toute la pathologie chirurgicale du tractus digestif... Nous disposions dans beaucoup de domaines de séries impressionnantes... liées au recrutement considérable de la Clinique Chirurgicale A... On peut considérer le Professeur CHALNOT comme un véritable pionnier de la Chirurgie Digestive ».

Que retenir de cet océan de ses recherches qui ne laissent aucun domaine inexploré ? D'abord la maladie ulcéreuse gastroduodénale : une bonne vingtaine de publications concernant tous ses aspects et toutes ses complications. Restreignant au minimum les indications de la gastrectomie subtotale très en vogue mais dont il connaît les séquelles (attention cependant, ne l'attaquez pas sans nuance : il vous rétorquerait aussitôt qu'il n'y a pas de façon plus radicale de guérir définitivement un ulcéreux...) il s'engage résolument dans le clan des vagotomistes : au Colloque de Strasbourg en mai 1964 sa statistique couplée à l'expérience personnelle de Jean GROSDIDIER est la plus importante de France : près de 500 opérations de DRAGSTEDT dont les résultats seront minutieusement analysés dans la thèse de Raymond POLO.

L'expérience de son équipe en matière de perforations ulcéreuses était considérable, permettant l'étude de la valeur comparative des traitements médicaux par la méthode de TAYLOR, de la chirurgie palliative et de la chirurgie « radicale » effectuée d'urgence (Lyon Chirurgical 1961). Sans nous appesantir sur les observations de Sarcomes ou de tumeurs bénignes, notons au passage l'important travail réalisé dans son service par Michel BESSOT qui y exploite une très importante série d'épithéliomas gastriques, définissant en particulier les caractères spécifiques du cancer du pôle supérieur et de celui qui se développe sur le moignon gastrique après gastrectomie. La Chirurgie biliaire et bilio-pancréatique restera toujours au centre de ses préoccupations, les internes apprenaient à son contact à savoir choisir selon les circonstances la solution rapide et élégante de la cholécystectomie « rétrograde », ou la prudente solution de repli de la cholécystectomie « d'avant en arrière » dès qu'un processus inflammatoire rendait périlleux l'abord premier du pédicule hépatique. Et obligation à tous, il y a 30 ans déjà !, de contrôler la voie biliaire principale par cholangiographie per-opératoire, et en cas de cholédocotomie, drain de Kehr obligatoire... Entre les séries de cholécystites aiguës et les observations de dilatation kystique du cholédoque ou de fistule broncho-biliaire en plus des articles de technique chirurgicale, on dénombre là encore plus de 20 publications.

Les travaux les plus originaux de cette sphère hépato-bilio-pancréatique ont trait à l'Echinococcose alvéolaire du foie, aux pancréatites aiguës ou chroniques, à l'hypertension portale de l'adulte et de l'enfant, au syndrome de Budd-Chiari post-traumatique sans compter, échelonnés tout au long de sa carrière, des notes et des relevés faisant le point des problèmes de diagnostic et de conduite à tenir dans les hémorragies digestives sévères et un travail original publié avec Robert FRISCH sur l'Embolectomie Mésentérique.

Mais l'étage sous-mésocolique ne le laisse pas plus indifférent, et surtout la Chirurgie colique et colo-rectale. Délaissant les sympathectomies ou splanchnicectomies, il est parmi les premiers à suivre SWENSON pour appliquer les idées d'EHRENPREISS dans le traitement du mégacolon congénital. La polypose rectocolique, les tumeurs villeuses du rectum le passionnent. Mais surtout il s'attache à définir et à enseigner une stratégie applicable à toutes les situations possibles des tumeurs colo-rectales. Ses idées seront développées et argumentées dans les thèses de ses élèves Jean GROSDIDIER et Philippe VICHARD. Les indications respectives des résections abdominales pures, des amputations abdomino-transanales et des amputations abdomino-périnéales y sont clairement définies. S'attachant à procurer à ses opérés un « confort » physique et psychologique satisfaisant tout aussi bien qu'une grande sécurité lors des suites opératoires, il défend vigoureusement son choix préférentiel pour l'anus artificiel périnéal. Ce choix en lui-même trahit parfaitement l'indépendance d'esprit du Professeur CHALNOT, car à l'exception peut être de LEIBOVICI à Paris, il est pratiquement seul à prôner cette méthode à une époque où tous s'attachent à réaliser un anus iliaque bien appareillable, et cet isolement n'ébranlera jamais sa conviction d'être le seul à avoir raison... contre tous...

Pour clore ce chapitre de la Chirurgie abdominale nous voudrions mentionner ce relevé qu'il fit faire en 1960 par Pierre MASSE de 1766 cas d'urgences abdominales observées en 10 ans dans son Service. Cette statistique ne passa pas inaperçue et fut souvent citée comme référence de l'importance respective des diverses et classiques urgences abdominales.

LA CHIRURGIE CARDIO-VASCULAIRE

Est-il présompteux de ma part d'évoquer maintenant son apothéose ? Nul ne me contestera pourtant l'affection toute particulière qu'il portait à ce qu'il considérait lui-même comme son oeuvre la plus accomplie. Pour porter cette appréciation je ne me fonderai ni sur le souvenir que garde de lui le grand public (le « fondateur » de la Chirurgie Cardiaque à Nancy) ni sur le choix qu'il fit lui-même de sa section du C.C.U. en 1969. Je me rappelle seulement, pieusement, son ultime recommandation lorsque je l'accompagnai le 30 septembre 1974 pour la dernière fois à la porte de son service « je vous confie mon oeuvre ». Le cheminement était immanquable qui devait le conduire par une alternance d'enthousiasmes et de déconvenues jusqu'à l'abord chirurgical du coeur, puis jusqu'aux cimes de la Chirurgie « à coeur ouvert ». La proximité d'un service de Cardiologie actif, son appartenance à la Société de Chirurgie Thoracique constituaient un environnement favorable à l'impulsion qu'il allait lui-même donner.

C'est aux alentours des années 1950 que paraissent ses premières publications de Chirurgie Vasculaire (« possibilités Chirurgicales actuelles dans les traumatismes des gros vaisseaux »), puis de Chirurgie Cardiaque proprement dite (Plaie du Coeur. Péricardite constrictive. Anastomose veineuse azygo-pulmonaire pour rétrécissement mitral oedémateux). A partir de 1952 et jusqu'à la fin des année 58-59 sont effectuées dans son Service de nombreuses interventions de Chirurgie Cardiaque « à coeur fermé » : ligature de canaux artériels, résection de coarctations aortiques, commissurotomies mitrales, ou valvulotomies pulmonaires de BROCK. Mais à la fin de cette période, l'essor serait brisé sans la mise à disposition de la circulation Extra-Corporelle.

Il s'agit là d'une étape essentielle, nécessitant de nombreuses mises au point au laboratoire avant l'introduction très prudente et très progressive de ces techniques de pointe au bloc opératoire. Le Professeur CHALNOT bénéficie alors de la collaboration stimulante de Roger BENICHOUX. Un coeur-poumon artificiel de GIBBON fonctionne bientôt à Nancy (thèse de Robert FRISCH - 1959) et plus de cent interventions sous CEC vont être effectuées de 1959 à 1962. Toute une série de travaux consacrés à l'Hypothermie profonde, à la correction de l'insuffisance Mitrale ou à la cure des communications inter-auriculaires et inter-ventriculaires ainsi qu'au bilan des premières séries d'opérations « à coeur ouvert » marque cette période de rapide développement.

Car malgré les difficultés et les bouleversements de l'équipe, le développement doit être rapide et pour tenir le cap, toutes les énergies sont mobilisées : LOCHARD et GROSDIDIER en attendant la relève, mais surtout malgré son éloignement temporaire Robert FRISCH auprès de qui je m'initierai aux problèmes techniques de la CEC, de l'hypothermie et bientôt de l'entraînement électrosystolique. Cette mobilisation autour d'un Patron que n'ébranlent pas les tempêtes porte ses fruits. Chaque année qui passe est marquée par de nouveaux progrès. En 1962 Monsieur CHALNOT dirige à l'amphithéâtre Jacques PARISOT la séance présidentielle de la Société Française de Chirurgie Thoracique. Sujet : les Retours veineux pulmonaires anormaux. Tout y est dit sur les retours partiels et les problèmes des retours totaux y sont déjà évoqués. La même année Robert FRISCH implante au Service le premier électro-stimulateur et l'équipe publie, ce qui est tout-à-fait remarquable à cette époque, un anévrysme du sinus de Valsalva rompu dans l'oreillette droite.

En 1963 nouvelles initiatives : outre diverses publications sur les myxomes de l'oreillette gauche, les embolies artérielles et du carrefour aortique, dès mon retour de Houston où il m'a envoyé chez Michael DE BAKEY nous présentons à l'Académie de Chirurgie en collaboration avec Alain LARCAN le premier succès français de résection-greffe d'un anévrysme disséquant de l'aorte thoracique. Cette observation princeps a été accueillie dans une indifférence qui heurte Monsieur CHALNOT. Nous ne reviendrons plus jamais ensemble rue de Seine. C'est également au cours de cette même année que s'instaure avec l'équipe neurochirurgicale de Jean LEPOIRE une collaboration dont il sera justement fier. Les soubresauts des années difficiles s'estompent, l'équipe est maintenant solidement reconstituée, la marche en avant adopte le pas de course. 1964 est l'année de la diversification des activités Cardivoasculaires de son Service : les fistules coronaro-ventriculaires droites, l'électrostimulation synchrone, le développement de la Chirurgie Cardio-vasculaire du nourrisson à la demande du Professeur NEIMANN et de Claude PERNOT et, confié par le Professeur FAIVRE, le douzième cas mondial de perforation septale postinfarctus... mais le sixième succès. Cette même année Monsieur CHALNOT est à Marseille modérateur d'une telle ronde de la Société de Chirurgie Thoracique consacrée aux resténoses mitrales après communication missurotomie. Notre rapport fait sans doute la part trop belle aux commissurotomies itératives, compte tenu de l'incertitude d'avenir des prothèses valvulaires qui viennent à peine de voir le jour, mais tout y est dit sur les mécanismes et les circonstances des sténoses itératives. La poussée en avant est loin de s'essouffler. En 1965 paraissent toute une série de bilans d'une activité chirurgicale maintenant bien établie : les résultats de la Chirurgie Valvulaire pulmonaire (Congrès d'Athènes), des prothèses mitro-aortiques, de la coarctation aortique, des interventions palliatives et curatrices de la tétralogie de Fallût : tout cela c'est le travail normal d'un centre qui normalement fait le point de ses résultats.

Mais parallèlement 1965 est aussi l'année de la première implantation d'une prothèse valvulaire mitrale chez un enfant de 4 ans, des premières embolectomies pulmonaires sous CEC, enfin de la première résection en France d'un volumineux anévrysme du Ventricule Gauche. Les réactions à sa publication devant la Société Française de Cardiologie ne sont guère plus favorables que celles de l'Académie de Chirurgie aux média-nécroses aortiques deux ans plus tôt. Monsieur CHALNOT n'est pas heurté, il est blasé maintenant, et ses meilleurs travaux, en dehors du rapport de 1968 au Congrès Français de Chirurgie seront dorénavant réservés à la Société de Chirurgie Thoracique qu'il fréquentera encore assidûment au moins jusqu'au terrible deuil qui va le frapper cruellement en 1967. Dans ses épreuves personnelles, le travail est son meilleur refuge : l'effort ne se relâche pas mais c'en est bien fini des prestations publiques ou mondaines. Il refuse la présidence du Congrès Français de Chirurgie, suprême hommage de l'instance Chirurgicale nationale la plus large à un grand Patron, honneur exceptionnellement réservé à un Chef d'Ecole Provinciale.

La production scientifique de la Clinique Chirurgicale A ne se ralentit pas, mais elle change de caractère : moins de panache sans doute, mais encore plus de profondeur, la quête acharnée d'une vérité scientifique qui se suffit à elle-même, le perfectionnement et l'amélioration des résultats au seul bénéfice de ceux qui souffrent et dont il se sent plus proche que jamais. Dans le domaine des CEC c'est l'appel à la Collaboration des hématologistes de François STREIFF et de Pierre ALEXANDRE, des neurologues avec l'étude de l'EEG des opérés sous CEC, des embolies gazeuses ; c'est l'ère de la collaboration avec l'équipe du Professeur LARCAN et les thèses de Jean-Claude PABST, de Marie Claude HEULLY et de Jacqueline HELMER. Cette interpénétration de la Chirurgie lourde et de la réanimation ne profite pas qu'à la chirurgie cardiaque. La Chirurgie Vasculaire elle aussi franchit de nouvelles étapes : ce sont les travaux sur les syndromes de revascularisation tardive des ischémies aiguës vieillies, puis à force d'acharnement nous guérissons enfin le premier anévrysme rompu de l'aorte abdominale. La Chirurgie Cardiaque du tout petit n'est pas oubliée : chirurgie palliative des cardiopathies congénitales graves du nourrisson, tératomes intrapéricardiques, c'est aussi l'ère des interventions de DAMMAN-MULLER et notre série de « Bandings » sera une des premières de France. Mais pour toutes sortes de raisons, des problèmes de structure et des problèmes humains, le départ des CEC du nourrison ne sera pris.

Monsieur CHALNOT n'accepte pas facilement que nous ne soyons plus en tête de tous les progrès. Sa combativité est intacte, mais il sent qu'il doit s'appuyer davantage sur ses deux agrégés : Robert FRISCH développera la Chirurgie carotido-vertébrale et Pierre MATHIEU celle des coronariens. S'il n'est plus désormais aux avant postes des premières lignes, il suit néanmoins avec la même passion la progression d'une chirurgie qui peu à peu remplit son Service et accapare son bloc opératoire : l'apparition des nouvelles prothèses valvulaires, l'introduction de la contre-pulsion diastolique dans l'arsenal de la réanimation pré ou post-opératoire des bas débits cardiaques, la Chirurgie curatrice à coeur ouvert des enfants atteints de cardiopathies congénitales et précédemment traités de façon palliative...

Il a réparti les tâches, il a délégué certaines responsabilités et confié l'initiative de la progression scientifique dans des domaines précis. Mais jusqu'au bout il reste le Chef, exigeant pour lui-même et plus généreux pour les autres qu'il n'accepte de le laisser paraître. Est-ce parce qu'il a abandonné son heure quotidienne de piano ? Sa très grande sensibilité s'exprime pour ses intimes chaque jour davantage, mais vis-à-vis de tous ceux qu'il a le devoir d'éduquer, jusqu'au bout il demeurera exemplairement sans faiblesse. Il sait bien ce qu'il faudrait faire pour la continuité de son oeuvre, et il s'offense des décisions prises pour le règlement de sa succession.

Aussi ne sera-t-il pas surpris des problèmes qui surgissent après son départ et que dans sa connaissance des hommes il avait bien prévus. Sa pensée ne quitte pas son oeuvre, et si les épreuves l'affligent, elles ne le décourageront jamais. N'a-t-il pas lui aussi surmonté les pires difficultés au départ d'une carrière exceptionnellement féconde ? Puissions-nous ne jamais oublier son exemple et maintenir à travers les générations, toujours aussi brillant, le flambeau qu'aucun orage n'a pu faire vaciller.

Professeur P. MATHIEU